République et canton de Genève

Grand Conseil

M 2024
Proposition de motion de Mmes et MM. Christian Bavarel, François Lefort, Anne Mahrer, Sylvia Nissim, Sophie Forster Carbonnier, Olivier Norer, Pierre Losio, Catherine Baud, Brigitte Schneider-Bidaux, Hugo Zbinden, Jacqueline Roiz : Sauvons le patrimoine des Plantaporrêts

Débat

Le président. Nous sommes au point 20 de l'ordre du jour. Le débat est classé en catégorie II: trois minutes par groupe. Monsieur Bavarel, vous avez la parole.

M. Christian Bavarel (Ve). Merci, Monsieur le président. Mesdames et Messieurs les députés, de temps en temps, nous avons besoin d'une petite respiration dans notre Grand Conseil. Ma proposition de motion a en fait une certaine importance pour une catégorie particulière de notre population: les agriculteurs. Nous avons un patrimoine à Genève extrêmement riche de graines, de semences et de variétés qui ont été développées pendant des siècles et des siècles et qui viennent de l'apport des Huguenots. Lorsque les gens se sont réfugiés à Genève depuis la France, ils sont venus avec leurs variétés maraîchères. Ils se sont installés juste en bas de notre salle du Grand Conseil, sur la plaine de Plainpalais. Nous en avons gardé des quartiers: si vous allez un peu plus loin, du côté d'Artamis, vous avez la rue des Jardins, la rue des Plantaporrêts, qui veut dire «planteurs de poireaux», et la rue de la Puiserande, qui était le système permettant d'arroser. Le patrimoine genevois est extrêmement riche en variétés maraîchères historiques. Vous avez des produits comme la poire à rissole et des animaux de rente comme le cochon laineux. Nous avons, avec ce patrimoine qui est extrêmement important, un patrimoine gastronomique qui va autour de cela. Donc nous avons bien évidemment de la longeole et du cardon autour de chez nous, ainsi que la fameuse rissole pendant la période de Noël.

Ce patrimoine est en train de disparaître. Vous me direz: «En réalité, ce n'est pas très grave; on a de nouvelles variétés.» Mais des enjeux arrivent pour nous, à l'avenir, face auxquels avoir des variétés adaptées est extrêmement important. (Brouhaha.)

Une voix. Chut !

M. Christian Bavarel. Et perdre ce patrimoine est regrettable, parce qu'il nous permet de constituer les nouvelles variétés dont nous pourrions avoir besoin à l'avenir. Si je reprends l'exemple du cochon laineux, d'un seul coup, les habitudes ont changé et on se rend compte que, pour des produits gastronomiques, on l'a remis au goût du jour. Et ce sont des produits de diversification pour l'agriculture.

Nous avons quelques associations à Genève, privées, qui travaillent à la sauvegarde de ces vieilles variétés. Je pense à ProSpecieRara, à Rétropomme, aux Mangeurs de pommes, etc., qui sont différentes associations qui vivent uniquement de dons privés et qui auraient besoin de soutien. Alors il s'agit de faire des partenariats public-privé. Il ne s'agit pas de créer des usines et des nouvelles choses, mais simplement que le canton se rende compte que des gens s'engagent très fortement autour de ce patrimoine et que, pour éviter qu'il y ait de grosses difficultés, pour éviter qu'ils disparaissent, ils ont peut-être besoin d'un simple petit coup de main afin que cela puisse se faire.

Donc je vous proposerai d'étudier cette proposition de motion à la commission de l'environnement et de l'agriculture, parce que je pense qu'il y a un véritable enjeu à auditionner ces différents acteurs et voir quels sont leurs besoins en termes de soutien. Certaines fois, il s'agit simplement de soutiens logistiques, d'autres fois cela peut être des soutiens financiers. Mais ce sont des petites choses qui permettent simplement de ne pas perdre un patrimoine, qui est en réalité notre patrimoine à tous, parce que, sauf erreur de ma part, on se retrouve tous assis autour d'une table. Et si ce que nous avons dans l'assiette peut en plus être de qualité, je pense que personne ne sera déçu.

Le président. Merci, Monsieur le député. La parole est à M. le député Eric Leyvraz. (Quelques instants s'écoulent.)

M. Christian Bavarel. La parole est toujours chez moi ! (Brouhaha.)

Une voix. Ouais, ouais, c'est de la censure !

M. Christian Bavarel. Pour le Mémorial, ce sera compliqué ! (Remarque. Rires. M. Eric Leyvraz s'exprime alors que son micro ne fonctionne pas.)

Le président. Attendez !

Une voix. On n'entend pas !

Une autre voix. Ah, la technique ! (Brouhaha.)

Le président. Et si nous essayions, dans un silence religieux, d'écouter M. Leyvraz ? (Remarque.)

M. Christian Bavarel. Monsieur le président, je peux vous proposer que M. Leyvraz vienne à ma place. Le micro ici est branché; il peut faire son intervention depuis cet endroit, ce qui permettra l'enregistrement pour le Mémorial. (Exclamations. Applaudissements. M. Eric Leyvraz prend la place de M. Christian Bavarel le temps de son intervention.)

Le président. Merci, Monsieur le député !

M. Eric Leyvraz (UDC). Merci, cher collègue !

L'importance de garder une grande diversité biologique est évidemment... (Remarque.) Pardon ? Merci. Je reprends. Cette importance est évidente, surtout avec le réchauffement climatique... (Brouhaha. Le président agite la cloche.) ...qui commence à poser de sérieux problèmes à plusieurs variétés de plantes. Oui, c'est vrai que les stations fédérales de recherche agronomique se sont retirées de la conservation des ressources génétiques nationales. Mais n'oublions pas, quand même, que la Confédération a agi sur le plan mondial dans plusieurs organisations, notamment au Pérou, où elle a permis à l'Institut de la pomme de terre de sauver plus de 900 variétés différentes.

Il me semble quand même que, ici, il s'agit d'un problème qui devrait être plus national que cantonal. Mais je pense qu'il serait très intéressant d'avoir cette proposition de motion, comme l'a indiqué mon collègue, en commission de l'environnement et de l'agriculture, pour que nous puissions en discuter. Je vous propose donc également de la renvoyer à cette commission. Merci, Monsieur le président, et merci, cher collègue Bavarel.

Une voix. Bravo !

Le président. Merci, Monsieur le député. La parole est à Mme la députée Christina Meissner, à qui il reste deux minutes. (Le micro de l'oratrice ne fonctionne pas. Commentaires. Rires. Mme Christina Meissner prend la place de M. Christian Bavarel le temps de son intervention.)

Mme Christina Meissner (UDC). Décidément, vous voyez qu'à l'UDC, comme chez les Verts, nous nous soucions effectivement des anciennes variétés d'espèces indigènes menacées... (Le micro de l'oratrice cesse de fonctionner pendant un bref instant.) Du coup, je n'ai plus la parole...

Contrairement aux espèces sauvages menacées de disparition, pour sauver les espèces cultivées et les races d'élevage, il faut les manger ! Pour cela, effectivement, il y a lieu de sensibiliser les distributeurs et les consommateurs. Je ne vais pas répéter tout ce que mes préopinants ont dit - c'était tout à fait pertinent et j'y adhère - mais revenir sur la nécessaire sensibilisation des consommateurs qui, lorsqu'ils voient la moindre tavelure sur une pomme, ne l'achètent plus.

Alors que nous avons plus de mille variétés de pommes en Suisse, nous en trouvons à peine quatre ou cinq sur les étals. Pourquoi ? Car les distributeurs doivent avoir des quantités et les assurer. Or, pour la plupart des espèces qui, aujourd'hui, ont disparu, c'est précisément parce qu'elles n'avaient pas des rendements suffisants. Donc il y a véritablement lieu d'examiner dans quelle mesure on peut sensibiliser les distributeurs et les consommateurs, et de discuter cela en commission.

Le président. Merci, Madame la députée. La parole est à M. le député Henry Rappaz.

M. Henry Rappaz (MCG). Je reste ici, merci, Monsieur le président !

Mesdames et Messieurs les députés, un peu de lyrisme. Alors on va continuer ! Il n'y a pas si longtemps que cela, à la pointe de la Jonction se trouvaient... (Brouhaha. Le président agite la cloche.) ...les Jardins de Genève, dont une magnifique représentation existe sur toile au musée de Plainpalais. Ce n'étaient que vergers et arbres fruitiers sur toute cette étendue. Les dimanches de printemps, tous les Genevois allaient s'y promener pour voir pousser des fruits et des légumes, qu'ils ne connaissaient même pas, soignés par les Plantaporrêts. Les Plantaporrêts, vous savez, sont ces frontaliers qui nous ont amené le cardon et les poireaux; ils nous ont fait connaître encore d'autres légumes que l'on n'avait pas à Genève. Et s'il y a des fruits et des légumes dans nos commerces qui nous paraissent aujourd'hui avoir totalement changé de goût, ce sont bien les tomates et les fraises, ainsi que d'autres produits, qui sont pratiquement dégénérés suite aux manipulations. C'est vrai qu'il faut défendre cette proposition de motion pour que l'on puisse retrouver des fruits, des légumes et certaines races animales qui ont disparu à cause des pesticides et autres.

Aujourd'hui, nous payons cher des fruits et des légumes sans goût, on le sait. Ils sont calibrés au millimètre, etc., alors que, dans le temps, on allait au marché et on trouvait des fruits et légumes qui avaient chacun une personnalité sympathique. Pour y remédier, il n'existe pas trente-six solutions afin d'apporter des saveurs dans votre assiette. Il convient, comme le propose cette sympathique motion 2024, de procéder à la sauvegarde et à la lutte pour la préservation des fruits et légumes et de la biodiversité animale. Il nous faut aujourd'hui lutter pour retrouver ces espèces en voie de disparition. Ainsi, peut-être retrouverons-nous les saveurs d'antan, qui n'ont point d'égal dans les produits que vous trouvez de nos jours dans les supermarchés.

Par ce laxisme, aujourd'hui, trop de monde accepte d'acheter des produits sans goût: des tomates, des abricots, des fraises, des prunes, etc. Le MCG demande donc le renvoi à la commission de l'environnement.

M. René Desbaillets (L). Le titre un peu ironique de cette proposition de motion - «Sauvons le patrimoine des Plantaporrêts» - est subtil, je pense. C'est bien, cela me plaît, parce qu'en définitive c'est un réel problème. Tout le monde parle de souveraineté alimentaire, et je crois que c'est une façon de voir les choses dans l'agriculture qui progresse de jour en jour partout. Mais si l'on veut assurer une souveraineté alimentaire, il faut aussi assurer la conservation chez nous de notre patrimoine de graines, de plantes ou autres, et d'animaux comme les vaches, etc.

En effet, ce qui se passe à l'heure actuelle dans d'autres grands pays, notamment aux Etats-Unis et en Amérique du Sud, pour ceux qui ont vu la semaine dernière une émission qui passait sur France 2 - je crois, mais je ne veux pas faire de la publicité - c'est une catastrophe, avec les OGM, la manipulation génétique des plantes, des graines, etc. Si l'on veut garder notre souveraineté alimentaire, c'est pour que nos générations futures n'aient pas besoin de manger du Monsanto. (Brouhaha. Le président agite la cloche.) Il est donc important de renvoyer cette proposition de motion à la commission de l'environnement pour essayer de s'occuper du problème, dans la mesure du possible, parce que je pense que cela dépasse quand même les compétences du seul canton de Genève.

Mme Patricia Läser (R). Mesdames et Messieurs les députés, merci aux Verts d'avoir lancé cette motion. Effectivement, l'agriculture genevoise a aujourd'hui besoin, un grand besoin, de productions de niche; or je pense que les anciennes variétés en sont une. Voyez les cochons laineux: ils ont un succès absolument énorme dans les restaurants gastronomiques; on se les arrache. Donc c'est effectivement une bonne solution. Et le cardon épineux genevois, grâce à l'AOC aussi, a retrouvé ses lettres de noblesse. (Brouhaha. Le président agite la cloche.) Ainsi, je pense qu'il y a des tas d'autres produits dans la biodiversité genevoise et de productions du terroir qui méritent d'être étudiés. Par conséquent, je vous propose aussi un renvoi à la commission de l'environnement.

M. Bertrand Buchs (PDC). Le groupe démocrate-chrétien va accepter le renvoi en commission. Je crois très important que l'on parle de notre histoire et que les jeunes générations n'oublient pas l'histoire de Genève. En effet, comme l'a très bien dit le député Bavarel, l'agriculture genevoise a toujours été pionnière dans le développement de l'agriculture, dans les nouveautés de l'agriculture. Et toutes les grandes familles genevoises ont toujours envoyé des gens à l'étranger pour ramener de nouvelles espèces. Il n'y a qu'à voir nos parcs, avec les arbres que l'on possède; il n'y a qu'à voir les développements agricoles qui ont été réalisés. Au niveau de l'agriculture, nous avons été les pionniers aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.

Il est donc très important de continuer sur cette voie et de voir que Genève a fait beaucoup de choses. N'oublions pas non plus la botanique. La botanique genevoise est à la pointe mondiale. On a permis de sauver de nombreuses espèces grâce à des gens qui ont travaillé sur la botanique. Il faut par conséquent continuer sur cette voie, et nous soutiendrons cette proposition de motion.

M. Antoine Droin (S). Pour compléter tout ce qui vient d'être dit, et à voir cette belle unanimité qui se dégage par rapport à cette excellente proposition de motion, je mentionnerai simplement aussi toute la problématique que l'on vit actuellement notamment dans les grandes surfaces, avec l'unification des produits que l'on nous offre, en termes de goût, de calibre, de tout ce que l'on veut, qui est finalement un appauvrissement terrible de notre nourriture journalière. Et, outre la perte de ce patrimoine, valoriser les espèces anciennes est aussi une manière de faire du développement durable. C'est préserver un patrimoine, favoriser les économies locales et développer l'écologie. Pour toutes ces bonnes raisons et toutes celles qui ont été évoquées auparavant, on ne peut qu'aller dans le sens du renvoi de cette proposition de motion en commission.

Mme Michèle Künzler, conseillère d'Etat. Mesdames et Messieurs, nous nous réjouissons de vous présenter ce qui se fait déjà à Genève dans ce domaine, ainsi qu'au niveau mondial avec une préservation de la biodiversité qui a été fêtée l'année passée, mais aussi pour les produits agricoles. Depuis plus de quinze ans déjà, la FAO a mis en place un plan mondial d'action. Plus proche de nous, l'OFAG, l'Office fédéral de l'agriculture, soutient ProSpecieRara, l'Arboretum et toutes ces associations qui favorisent la biodiversité au niveau des produits agricoles, qu'ils soient d'origine végétale ou animale. Et Genève a obtenu une AOC, vous le savez bien, pour le cardon épineux. Nous poursuivons les démarches pour l'artichaut violet de Plainpalais et pour la poire à rissole. Cela peut paraître un peu ridicule ou anecdotique mais, au contraire, je pense que l'on est là dans des fondamentaux, d'une part de notre histoire, mais aussi de l'histoire de l'humanité. Ces créations se sont faites depuis tant d'années - tant d'années de travail - et il faut à présent les maintenir et les préserver.

J'ai une vision un peu moins pessimiste que la plupart d'entre vous sur les produits qui sont proposés à la grande distribution, puisque l'on y trouve aussi un label qui appartient à l'Etat, Genève Région - Terre Avenir, permettant de promouvoir les produits genevois. Ce label promeut aussi des produits spécifiquement labellisés ProSpecieRara. C'est donc là une première action. Bien sûr, ce n'est pas suffisant, mais il faut vous présenter cela et aller de l'avant pour les projets en cours. Je rappelle que, dans la loi sur la promotion de l'agriculture, cet encouragement est déjà prévu à l'article 25, et il pourrait peut-être exister, à travers la loi sur la biodiversité, une possibilité aussi de financer des actions plus particulières. On a déjà installé des vergers pour produire des pommes à cidre. Là, c'est de nouveau une diversification bienvenue de l'agriculture genevoise. On va également mettre en place des cultures de houblon ou d'autres produits pour fabriquer de la bière. On a donc une grande diversification qui est en train d'être mise en oeuvre et on se réjouit de vous la présenter en commission.

Le président. Merci, Madame la conseillère d'Etat. Je mets à présent aux voix le renvoi de la proposition de motion 2024 à la commission de l'environnement et de l'agriculture.

Mis aux voix, le renvoi de la proposition de motion 2024 à la commission de l'environnement et de l'agriculture est adopté par 74 oui (unanimité des votants). (Applaudissements à l'annonce du résultat.)