République et canton de Genève

Grand Conseil

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P 2255-A
Rapport de la commission des pétitions chargée d'étudier la pétition : Sauvegardons l'étude du latin au collège et la filière latine du cycle d'orientation (CO) jusqu'à l'université !
Ce texte figure dans le volume du Mémorial «Annexes: objets nouveaux» de la session I des 7 et 8 mai 2026.
Rapport de majorité de Mme Joëlle Fiss (PLR)
Rapport de minorité de M. Sylvain Thévoz (S)
R 1065-A
Rapport de la commission de l'enseignement, de l'éducation, de la culture et du sport chargée d'étudier la proposition de résolution de Grégoire Carasso, Caroline Marti, Thomas Wenger, Nicole Valiquer Grecuccio, Diego Esteban, Jean-Charles Rielle, Uzma Khamis Vannini, Xhevrie Osmani, Danièle Magnin, Angèle-Marie Habiyakare, Léo Peterschmitt, Julien Nicolet-dit-Félix, Yves Nidegger, Louise Trottet, Daniel Noël, Oriana Brücker, Lionel Dugerdil, David Martin, Marjorie de Chastonay, Guy Mettan, Jacques Jeannerat, Florian Dugerdil, Yves de Matteis, Sébastien Desfayes, Gabriela Sonderegger, Thierry Cerutti, Christo Ivanov, Cyril Mizrahi, Frédéric Saenger, Francisco Taboada, Jean-Pierre Tombola, Charles Poncet pour que (sur)vive l'étude du latin
Ce texte figure dans le volume du Mémorial «Annexes: objets nouveaux» de la session VII des 11 et 12 décembre 2025.
Rapport de M. Thierry Oppikofer (PLR)

Débat

La présidente. L'ordre du jour appelle la P 2255-A et la R 1065-A. Je cède d'abord la parole à Mme Joëlle Fiss.

Mme Joëlle Fiss (PLR), rapporteuse de majorité. Merci, Madame la présidente. C'est très marrant, parce que le PLR a adopté exactement la même position sur ces deux pétitions, celle sur l'histoire et celle sur le latin. En fait, chaque fois, l'objectif a été atteint. Il n'y a donc aucun problème à l'heure actuelle, puisque la conseillère d'Etat a permis le maintien de l'enseignement de ces deux branches. La majorité a toutefois changé: maintenant, M. Thévoz - vous transmettrez, Madame la présidente - se trouve dans la minorité, alors que Mme Khamis Vannini était dans la majorité sur l'objet précédent. On dirait que, pour mes opposants, le latin est inférieur à l'histoire, en gros ! «Vraiment, ça vaut la peine de se mobiliser pour l'histoire, mais le latin, on s'en fiche un peu, on peut déposer ça sur le bureau !» C'est assez marrant: nous, au PLR, nous avons gardé une position de cohérence parce que nous nous trouvons exactement dans la même configuration.

Pour moi - et donc pour la majorité cette fois-ci -, le latin est une clé pour comprendre notre culture, notre histoire, mais aussi l'évolution du droit. Cette discipline est maintenue, avec une place garantie dans la future organisation scolaire. La réforme, comme je vous l'ai dit, est déjà en cours, et il n'y a pas de grand discours révolutionnaire à faire sur le sujet.

Déposée en 2025, cette pétition prolonge l'alerte lancée par la R 1065 sur le recul du latin. La commission de l'enseignement s'y est consacrée durant une année, avec notamment le travail de mon excellent collègue à ma gauche, le rapporteur Thierry Oppikofer. Or, depuis, les ajustements ont été confirmés.

Je me permets quand même d'ajouter quelque chose de plus intéressant peut-être. Le véritable enjeu, au fond, n'est pas tellement de défendre une discipline contre une autre, contrairement à ce que font nos opposants, mais de garantir que notre école reste capable de transmettre des savoirs exigeants, porteurs de sens, correspondant aux goûts et aux ambitions différentes de chaque élève. Merci.

M. Sylvain Thévoz (S), rapporteur de minorité. Ecoutez bien ce qu'a dit Mme Fiss, elle a raison ! J'appelle les députés qui sont maintenant dans la majorité à revenir à leur position précédente et à faire de cet objet exactement ce qu'ils et elles ont fait de celui sur l'histoire, c'est-à-dire à le renvoyer au Conseil d'Etat dans un geste de cohérence intellectuelle et politique. Le parti socialiste maintient la même ligne: il faut renvoyer toutes ces pétitions - je vous l'ai dit - à la conseillère d'Etat, parce que l'histoire est importante, parce que le latin est important, parce que l'histoire de l'art est importante, et parce que la mise en oeuvre de cette maturité gymnasiale a été peu comprise, et qu'elle est même une source de résistance, aujourd'hui encore. Nous recevons des courriers d'enseignants qui nous disent: «Ça ne va pas du tout !»

Mme la magistrate est dans son rôle de magistrate, elle nous rassure. Le PLR est dans son rôle de fidèle, loyal à sa magistrate. En revanche, pour ce qui est du reste du parlement, comme l'a dit Mme Fiss, vous ne pouvez pas dire: «L'histoire, on la renvoie au Conseil d'Etat et puis le latin, on laisse tomber.» Ce serait illisible politiquement, mais aussi pour les enseignants qui vont se dire: «Mais ces députés, finalement, ils jouent à quoi ?» Le latin est aussi important que l'histoire. Ce sont nos racines, c'est notre histoire - ça a été dit. Ça structure notre pensée, ça structure encore notre langage dans des domaines très pointus, tels que le droit ou la médecine. C'est évidemment quelque chose que nous devons défendre, et nous avons besoin de recevoir des gages, des réponses de la part du Conseil d'Etat et de la magistrate sur la manière dont cette maturité sera appliquée, sur les heures dévolues à telle ou telle discipline, et sur la façon dont ceux qui la mettront en oeuvre sont partie prenante de cette réforme, parce que si ça a été décidé au sein de la DGEO et sans consultation - avec une consultation insuffisante, excusez-moi, Madame la magistrate -, ça ne marchera pas ! Il y aura des gens qui auront de la peine à déployer cette réforme. C'est en tout cas notre crainte.

Nous défendons les enseignants, nous défendons les élèves, nous défendons notre histoire à travers l'enseignement de la langue latine, de l'histoire et de l'histoire de l'art. Renvoyons donc toutes ces pétitions au Conseil d'Etat, et la magistrate nous éclairera sur ce qu'elle a souhaité faire et sur la manière dont cela a été peu compris par les enseignants à ce jour. Merci beaucoup.

M. Thierry Oppikofer (PLR), rapporteur. Mesdames et Messieurs les députés, la R 1065 porte elle aussi sur la langue de Cicéron. Je me trouve dans une situation un peu insolite, puisque à l'issue des trois séances de la commission de l'enseignement, le groupe socialiste avait annoncé que même si l'essentiel des demandes de la R 1065 avaient été satisfaites, il déposerait un rapport de minorité. Celui-ci étant curieusement absent, le rapporteur se retrouve, ipso facto, ex cathedra.

Déposée en avril dernier, en pleine discussion sur les réformes qui découlent de l'ordonnance fédérale sur la maturité, la résolution demandait que les options spécifiques commencent en première année du collège, qu'elles puissent être monodisciplinaires, que le latin en fasse partie, qu'une large consultation ait lieu ainsi que, je cite, «un débat de société».

Au mois de juin, la conseillère d'Etat Anne Hiltpold a rappelé dans quel contexte se déroulaient les travaux et la large consultation sur l'adaptation du programme de maturité genevois aux exigences fédérales, chaque branche cherchant évidemment à préserver ou parfois à augmenter sa dotation.

Il y a treize disciplines fondamentales (DF), communes à tous les élèves - sciences humaines, langues et sciences expérimentales. Ensuite, ils choisissent une option spécifique (OS) et une option complémentaire, formant ainsi leur profil personnel. Des seuils minimaux sont prescrits par l'ordonnance fédérale. Genève est obligé, pour être conforme à cette dernière, de modifier certaines dotations. Nous avons le pourcentage le plus bas en sciences expérimentales et en mathématiques, ainsi qu'une dotation plutôt élevée en langues et en sciences humaines.

Actuellement, 1,32% des élèves suit le latin en OS et 0,7% en DF. Toute la question était de savoir si le latin resterait en option spécifique en plus de son statut de discipline fondamentale. Or, en octobre, le DIP et sa présidente sont revenus avec une excellente nouvelle: les inquiétudes des défenseurs du latin ont été prises en compte, la résolution n'a plus de raison d'être. Il existait une crainte de suppression de l'option spécifique latin, mais ce ne sera pas le cas. Je vous invite d'ailleurs à consulter la nouvelle grille horaire annexée au rapport.

Les options sont dotées du même nombre d'heures, avec un système beaucoup plus lisible. Les spécificités genevoises (philosophie, espagnol, latin et grec) sont respectées. Les élèves souhaitant faire du latin ou combiner grec et latin pourront le faire. Une option latin-culture antique est également proposée. Ceux qui veulent faire du grec, de l'anglais et du latin devront prévoir quelques heures supplémentaires. Cela ne concernant toutefois qu'une faible minorité, parler de «débat de société» est pour le moins délirant. «Bis repetita placent»: le latin reste une DF et une OS ! Et comme l'a très bien dit mon excellente collègue Joëlle Fiss à propos de la P 2255, le problème est réglé.

La présidente. Vous passez sur le temps de votre groupe.

M. Thierry Oppikofer. Merci, Madame la présidente. Mesdames et Messieurs les députés, vous connaissez bien entendu la formule latine «sesquipedalia verba», autrement dit beaucoup de mots pour rien. Alors même que la majorité de la commission s'attendait à un retrait de la résolution, le groupe PS, suivi par les Verts, pris sans doute d'un «studium immane loquendi», un désir immodéré de parler, a absolument voulu que ce Grand Conseil perde du temps à régler un problème déjà réglé, oubliant la maxime «sile et philosophus esto», tais-toi et tu passeras pour un sage... (Rires.) ...tout cela probablement parce que la cheffe du DIP n'est plus de la maison PS et, bien entendu, «ad captandum vulgus», soit pour séduire un nouvel électorat. Rappelons qu'il y a quelques années, une élue fédérale socialiste avait expliqué à la RTS que le latin était, je cite, «un marqueur social haïssable de la bourgeoisie». (Rires.)

Nous sommes ici un certain nombre à avoir fait du latin et du grec - pour ma part neuf ans, si je compte deux légers redoublements - et nul ne saurait nier l'importance du latin (on l'a très bien dit) pour la formation de l'esprit d'analyse, de la culture générale, et pour la maîtrise du sens profond des langues, latines bien sûr, mais aussi de toutes celles qui présentent des désinences et des déclinaisons, par exemple l'allemand.

Cependant, depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts édictée en 1539 par François Ier - ce n'était pas un frontalier, je le précise -, qui a imposé la langue française ou régionale pour les textes officiels, le latin, il faut l'admettre, a perdu de son importance. L'Eglise catholique elle-même l'a mis de côté en 1969 déjà, décision vivement critiquée à l'époque et qui a inspiré une chanson bien connue à Georges Brassens: «Ils ne savent pas ce qu'ils perdent, sans le latin la messe nous...» ennuie.

Eh bien justement, la messe est dite, même si nous sommes dans une république laïque ! Genève a fort heureusement maintenu le latin à une très bonne place et, malgré les doctes avis des tribuns que vous allez sans doute entendre, la large majorité de la commission et le bon sens vous invitent, Mesdames et Messieurs les députés, à rejeter cette résolution, ici et maintenant, «hic et nunc». Merci. (Applaudissements.)

M. Grégoire Carasso (S). Madame la présidente, vous transmettrez à notre érudit collègue Oppikofer que la sagesse n'est certainement pas la première de ses qualités. (Protestations.)

Dans ce dossier, chers collègues, il y a deux problèmes. Il y en a un de fond qui est important, et qui pourrait être avantageusement résolu, et il y en a un autre plus symbolique et pathétique, sur lequel je reviendrai. Le problème important, c'est la réforme proposée initialement par le département de l'instruction publique. Dans tout ce débat, une chose n'a pas été rappelée, à savoir qu'au départ, il fallait choisir en sortant du cycle entre l'anglais et le latin, l'un ou l'autre, et c'est ce qui a permis de récolter 5000 signatures manuscrites en un temps record.

C'est pour cette raison, semble-t-il, ou peut-être parce que le DIP - pour la première fois depuis un quart de siècle ou à tout le moins deux décennies - n'est plus en mains socialistes que le Grand Conseil n'a pas déposé une résolution sur le latin soutenue par tous les groupes. En effet, le doigt sur la couture du pantalon, pas un seul membre du PLR n'a osé signer un tel objet, contrairement à l'histoire et à la culture du groupe dans ce parlement. Nous avons fait la pétition sans eux, avec tous les milieux représentés, et nous avons déposé la résolution sans eux. C'est pathétique de la part du groupe PLR. Heureusement, d'anciens députés, d'anciens présidents des partis libéral et radical ont signé la pétition et ont récolté des signatures. La résolution s'inscrit dans cette droite ligne: faire en sorte que nos élèves n'aient pas à choisir au collège entre le latin et l'anglais.

Il faut rendre hommage - et c'est pour ça que ce problème est d'autant plus important - à la lucidité (même si elle ne l'a pas eue dès le départ) de la conseillère d'Etat, qui s'est dit que face à ce dilemme, à cette opposition entre latin et anglais, il y avait peut-être un choix de société, voire de civilisation, qui était au fond raisonnablement inconfortable.

Ce dilemme a été résolu. Il reste néanmoins un problème, et nous espérons vivement que la conseillère d'Etat sera en mesure de le régler sans patchwork improvisé et discutable. Il s'agit de faire en sorte que les élèves qui ont suivi le latin au cycle n'aient pas une année de discontinuité de l'enseignement. En l'état, c'est ce qui est sur la table. J'appelle - et le groupe socialiste avec moi - la conseillère d'Etat à trouver des solutions pragmatiques pour qu'il n'y ait ni ce saut ni des heures supplémentaires pour les étudiants concernés. Sinon, ce serait une double peine et une voie de garage encore un peu plus prononcée pour le latin.

Je vous remercie de votre attention et vous invite à soutenir la résolution et la pétition. Symboliquement, c'est essentiel. Le Grand Conseil a quasiment toujours été unanime sur ces objets, même socialistes et même quand le DIP était en mains socialistes. (Applaudissements.)

La présidente. Merci, Monsieur le député. Monsieur Alberto Velasco, je vous cède le micro pour quinze secondes.

M. Alberto Velasco (S). Comme ancien président, j'ai droit à une minute de plus ! (Rires.) 

La présidente. Non, vous avez quinze secondes !

M. Alberto Velasco. Je n'ai pas encore commencé, Madame !

La présidente. Le décompte n'a pas débuté.

Une voix. Voilà, on y va !

M. Alberto Velasco. Chers collègues, je voulais vous dire que, quand j'étais à l'université en physique, il y a des gens qui sont arrivés justement de la faculté des lettres. Six mois plus tard, ils étaient les meilleurs !

La présidente. Merci, Monsieur le député.

M. Alberto Velasco. Laissez-moi finir, Madame ! Quand même !

La présidente. Non, je suis navrée. Je vous avais prévenu, vous aviez quinze secondes, Monsieur le député.

M. Alberto Velasco. Quand j'étais président, je laissais un peu de temps ! (Rires.) 

La présidente. Je sais ! Mais vous n'êtes plus président, Monsieur le député ! (La présidente rit.) Merci. La parole est à Mme Christina Meissner.

Mme Christina Meissner (LC). Merci, Madame la présidente. Mesdames et Messieurs, nul ne peut contester l'importance du latin, ne serait-ce que pour comprendre les racines de notre langue et pour savoir l'écrire convenablement, et pas seulement avec l'aide d'un correcteur automatique et des différents moyens dont nous disposons aujourd'hui. Personne ne nie cette importance, mais on a le droit aussi d'écouter la conseillère d'Etat. C'est ce que nous avons fait, et nous l'avons bien entendue.

La conseillère d'Etat, en commission et à nouveau maintenant, nous a rappelé qu'il y avait en fait un problème de timing par rapport à cette réforme et à l'inquiétude légitime des enseignants, que les heures de latin et l'option spécifique étaient maintenues, et cela répond donc à la pétition.

Par ailleurs, contrairement à celle que nous avons traitée auparavant, cette pétition est accompagnée d'une résolution. Je remercie le rapporteur, M. Thierry Oppikofer, car il a très bien détaillé tout ce qui a été fait, comment et pourquoi. Il est vrai que, dans ce cadre-là, les pétitionnaires et les résolutionnaires - pas révolutionnaires ! - formulaient des demandes extrêmement précises: que les options spécifiques puissent être monodisciplinaires, que le latin puisse être choisi en option spécifique et que se tiennent une large consultation et un débat de société. Je crois que là, on s'éloigne considérablement de la grille horaire, qui doit quand même rester en main de l'exécutif qui l'élabore et qui a entendu les uns et les autres.

Pour toutes ces raisons, Le Centre votera pour le dépôt de cette pétition. Je vous remercie.

M. Marc Falquet (UDC). Quelqu'un a dit qu'on avait l'art de perdre du temps. Là, c'est un exemple de perte de temps manifeste... (Exclamations.) ...parce que les trois rapporteurs disent la même chose, en fait ! Le rapporteur de minorité est du côté des pétitionnaires, et les deux rapporteurs de majorité sont du côté du Conseil d'Etat, mais ils disent tous exactement la même chose, c'est-à-dire qu'il faut soutenir le latin.

Dans la mesure où les attentes des pétitionnaires ont été satisfaites et respectées par la conseillère d'Etat, il est normal qu'on puisse défendre celle-ci. Il est vrai que l'UDC a soutenu une fois les pétitionnaires et une autre la conseillère d'Etat, mais le résultat est strictement le même. Merci beaucoup.

Mme Danièle Magnin (MCG). J'ai compris que les choses iraient dans le sens demandé, mais je voudrais quand même vous rappeler que le latin a été une langue véhiculaire pour le monde chrétien pendant extrêmement longtemps.

Mon père, qui m'offrait chaque année un ou plusieurs ouvrages ayant obtenu le prix Goncourt, m'avait fait cadeau de celui de M. Constantin-Weyer, intitulé «Un homme se penche sur son passé». Deux personnages se rencontrent dans un train et discutent en latin. (Rires.) Ça vous semble rigolo ? Maintenant, les gens discutent en anglais ou en russe, allez savoir !

Reste que l'enseignement du latin est fondamental, parce que c'est un accélérateur de compétence. Il permet de maîtriser le français - étymologie, orthographe, grammaire -, de faciliter l'apprentissage d'autres langues, notamment nos langues romanes, et surtout de développer une gymnastique intellectuelle rigoureuse. Pourquoi ? Parce qu'en latin, il n'y a pas d'articles: il faut donc analyser la phrase pour trouver où est le verbe, où est le sujet, où sont les compléments, etc. De ce fait, les gens apprennent une discipline - comme d'autres le font par les mathématiques - qui leur permet d'avoir un cerveau mieux outillé, mieux équipé, et qui rend ensuite la réflexion plus facile, plus aisée. C'est en cela que c'est très intéressant. 

C'est utile dans divers domaines de l'activité humaine. Evidemment, celui que je connais le mieux est le droit romain, avec de petites sentences comme «dies interpellat pro homine» - c'est le jour qui vous rappelle l'échéance et vous n'avez pas besoin de quelqu'un pour vous la signifier. Qu'est-ce que je pourrais vous citer encore ? Ah ! J'ai envie de vous citer Catulle et son poème à Lesbie, un nom utilisé pour cacher l'identité d'une grande dame romaine qu'il ne voulait pas compromettre en raison de sa relation avec lui. Il lui dit: «Da mi basia mille, deinde centum, dein mille altera», etc. Du coup... Vous avez tous compris ? (L'oratrice rit. Rires.) Ou est-ce que vous avez besoin que je traduise ?

Une voix. La traduction !

Mme Danièle Magnin. «Donne-moi mille baisers, et encore cent, et encore d'autres milliers, et ensuite brouillons les comptes, afin que personne ne sache combien il y a eu de baisers.» Voilà ! C'est plutôt romantique. Ce n'est pas «Gallia est omnis divisa in partes tres», et ce n'est pas non plus «Venio nunc ad istius, quem ad modum ipse appellat, studium, ut amici eius, morbum et insaniam» !

La présidente. Merci beaucoup, Madame Magnin.

Mme Danièle Magnin. Ça, c'est du Cicéron, c'est un début de plaidoirie.

La présidente. Merci, Madame Magnin, pour cet excellent exercice de mémoire. (Applaudissements.) Je passe la parole à M. Frédéric Saenger.

M. Frédéric Saenger (LJS), député suppléant. Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les députés, «odi panem, quid meliora»... (Exclamations.) ...disait avec emphase non pas notre excellent latiniste Thierry Oppikofer, mais le roi Loth dans «Kaamelott». Ça ne veut rien dire, mais c'est dans le ton ! (Rires.) 

Evitons plutôt les élucubrations et préservons le latin et la filière latine du cycle à l'université. Certains me connaissent maintenant; je ne suis ni un spécialiste ni un technocrate, juste un humaniste dans la cité, dit-on. Je m'enthousiasme pour des projets qui essaient d'aller au-delà des clivages partisans, même s'ils sont parfois mal compris par quelques-uns ou expliqués par moi-même avec une certaine candeur. Je ne suis ni linguiste ni statisticien du DIP, mais un député de Libertés et Justice sociale, passeur de cultures et citoyen, inquiet de voir l'un des piliers de notre édifice intellectuel se fissurer.

Certains sujets touchent à quelque chose de plus grand que les lignes budgétaires, les réformes administratives ou les choix de langue aberrants. La défense du latin est de ceux-là, et mérite que nous prenions ensemble un instant de recul. En effet, derrière cette filière, derrière ces heures d'enseignement, ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement une langue ancienne, c'est notre rapport à la transmission, à la culture commune, à la profondeur du langage et, au fond, à ce qui fait encore notre société.

Nous vivons une époque paradoxale. Nous communiquons sans cesse, mais - nous en sommes malheureusement témoins et acteurs - chaque jour, nous nous comprenons de moins en moins. Le langage s'appauvrit, les mots deviennent plus rapides, plus simplifiés, parfois plus violents aussi. Lorsqu'une société perd la précision des mots, elle devient binaire, manichéenne, et finit souvent par perdre la nuance des idées, ce qui offre bien entendu un terrain fertile aux extrêmes de tous horizons. 

Or, le latin apprend précisément cela: la rigueur du langage, le sens des racines, la construction de la pensée. Il oblige à ralentir, à comprendre, à relier les mots entre eux et donc, d'une certaine manière, à relier aussi les êtres humains. J'aimerais insister sur un point essentiel: le latin peut être un formidable outil d'intégration. Dans une classe, qu'un élève soit genevois depuis dix générations ou qu'il vienne des Balkans, du Portugal, d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine, il commence au même point que les autres. Tout le monde apprend une langue nouvelle, tous cherchent ensemble le sens des mots, des phrases, des textes. Il y a là quelque chose de profondément égalitaire et fédérateur.

A une époque où le risque de repli communautaire existe partout, où chacun peut être tenté de vivre uniquement dans sa sphère culturelle, linguistique ou identitaire, nous avons besoin de ce qui rassemble plutôt que de ce qui fragmente. Nous avons besoin d'une culture commune; non pas une culture imposée, mais une culture partagée. C'est particulièrement important dans l'école publique. J'ai eu la chance d'apprendre le latin à Florimont, mais je souhaiterais que les classes moyennes et populaires ne paient pas le prix, justement, de privilèges accordés à certains. 

Préserver l'étude du latin, ce n'est pas regarder le passé avec nostalgie. C'est croire encore que l'école doit former autre chose que de simples consommateurs ou producteurs. C'est croire qu'elle peut former des citoyens libres, cultivés, capables de comprendre le monde avec nuance et profondeur. Et dans le monde qui vient, ce monde chaotique, cette capacité sera peut-être plus précieuse que jamais pour nous toutes et tous.

La présidente. Merci.

M. Frédéric Saenger. Pour nos libertés intellectuelles, pour la justice sociale, pour l'avenir de nos enfants, sauvegardons le latin ! «Gratias vobis ago», je vous remercie. (Applaudissements.) 

La présidente. Madame Fiss, vous avez trente secondes en tant que rapporteure, puis une minute sur le temps de votre groupe.

Mme Joëlle Fiss (PLR), rapporteuse de majorité. Merci, Madame la présidente. Je suis très sensible à toutes ces déclarations d'amour des députés au latin, et je voudrais clarifier le fait que nous invitons l'assemblée à déposer la pétition non pas parce que nous ne partageons pas cet amour, mais parce que le latin a été maintenu comme option. C'est aussi simple que ça. Merci.

La présidente. Merci, Madame la députée. Je cède le micro à Mme la conseillère d'Etat Anne Hiltpold.

Une voix. En latin !

Mme Anne Hiltpold, présidente du Conseil d'Etat. Non, je vais vous parler en français ! (Rires.) 

Je souhaite répondre à deux ou trois éléments. Encore une fois, nous avons mis des propositions en consultation et c'est à ce moment-là qu'est arrivée cette pétition. C'est à ce moment-là également que des gens sont venus me voir et que j'ai pu les rassurer. Ceux qui ne l'ont pas fait ont soutenu la pétition, ce qui explique peut-être aussi pourquoi certains l'ont signée et d'autres pas.

J'aimerais vous dire que, depuis le début, il était assez évident qu'indépendamment du nombre d'élèves qui souhaitaient suivre des cours de latin, il était important de maintenir cet enseignement. Pour moi, c'était très clair, et ça l'était aussi pour notre département. Il n'a jamais été question de supprimer l'enseignement du latin ni l'option spécifique latin. Ce qu'il fallait faire, en revanche, c'était rendre le système un peu plus lisible et prévoir des options équitables quant aux heures d'enseignement, ce qui n'était pas le cas.

Nous avons donc décidé que nous aurions un certain nombre d'options, que chacune d'entre elles aurait le même nombre d'heures et, pour que les élèves puissent faire des choix éclairés, que ces options commenceraient en deuxième année. Cela dit, ceux qui veulent suivre une option latin - je précise que les options doivent être bidisciplinaires avec de l'interdisciplinarité, parce que c'est ce qui est demandé par l'ordonnance - pourront en faire pendant leur première année. Ils ne perdront pas une année. C'est tout à fait possible. En revanche, il n'est pas possible de ne pas rajouter d'heures. Si vous voulez avoir des enfants qui font de l'anglais et du latin et l'option spécifique latin, eh bien il faut trois heures de plus. Cependant, je vous rassure, Monsieur Carasso notamment, vous pouvez avoir un enseignement en latin discipline fondamentale et, à ce moment-là, vous n'avez pas d'heures supplémentaires.

Ce sont des contraintes posées par l'ordonnance fédérale. Nous ne pouvons pas avoir quatre langues. Nous en avons trois: le français en première langue, puis la deuxième qui doit être une langue nationale, puis la troisième, qui peut être l'anglais ou le latin. Il y a des choses que nous n'arrivons pas à faire, mais nous permettons à ceux qui le souhaitent de suivre du latin soit en discipline fondamentale soit en option spécifique. Tout cela a été expliqué à la commission de l'enseignement. La commission des pétitions n'a pas voulu joindre ces textes, les étudier et les renvoyer à la commission de l'enseignement, qui avait obtenu toutes les informations, raison pour laquelle cette dernière avait pris cette décision.

Quoi qu'il en soit, il est évident que l'enseignement du latin va perdurer, de même que celui de la philosophie ou du grec, indépendamment du nombre d'élèves qui suivent ces disciplines. Nous avons considéré, comme vous toutes et tous, que c'était important. Merci, Madame la présidente, Mesdames et Messieurs les députés. (Applaudissements.)

La présidente. Merci, Madame la conseillère d'Etat. Nous passons au vote sur ces objets.

Mises aux voix, les conclusions de la majorité de la commission des pétitions (dépôt de la pétition 2255 sur le bureau du Grand Conseil à titre de renseignement) sont rejetées par 46 non contre 39 oui.

Mises aux voix, les conclusions de la minorité de la commission des pétitions (renvoi de la pétition 2255 au Conseil d'Etat) sont adoptées par 52 oui contre 29 non (vote nominal). (Applaudissements à l'annonce du résultat.)

Vote nominal

Mise aux voix, la résolution 1065 est adoptée et renvoyée au Conseil d'Etat par 48 oui contre 37 non (vote nominal).

Résolution 1065 Vote nominal