République et canton de Genève
Grand Conseil
Séance du vendredi 3 octobre 2025 à 14h
3e législature - 3e année - 4e session - 24e séance
M 2864-A
Débat
La présidente. L'ordre du jour appelle la M 2864-A, que nous débattons en catégorie II, trente minutes. Je cède le micro à M. Sirolli.
M. Geoffray Sirolli (PLR), rapporteur. Merci, Madame la présidente. Mesdames et Messieurs les députés, nous examinons aujourd'hui une motion de nos amis Verts, qui prétendent vouloir sauver la féra, ce poisson emblématique de notre lac de Genève, ou lac Léman. Leur raisonnement est pour le moins expéditif. Si les captures de la pêche diminuent, c'est forcément la faute des pêcheurs. Leur solution: des études supplémentaires pour prouver la surpêche, que des quotas et peut-être même un moratoire sont nécessaires. En outre, puisqu'il faudrait mettre les pêcheurs au chômage, il faudrait les indemniser avec de l'argent public. Autrement dit, accuser, interdire et subventionner. Voilà en résumé l'ADN de ce texte et peut-être également celui de ses auteurs.
Or, la réalité est tout autre. Les pêcheurs et spécialistes du lac que nous avons auditionnés ont été clairs, il n'y a pas de surpêche dans le lac. La baisse de la féra s'explique par des causes connues: d'une part les hivers trop doux, qui perturbent la reproduction; la fameuse moule quagga, cette espèce invasive, qui filtre tellement l'eau que celle-ci devient presque trop propre pour notre lac et réduit la nourriture disponible pour les poissons. Ajoutez à cela les cormorans, dont le prélèvement est massif, et certaines pollutions ponctuelles. Voilà les vraies raisons. La cause n'est certainement pas une prétendue pêche excessive.
Que font les pêcheurs ? Exactement l'inverse de ce qu'on leur reproche dans cette motion. Comme tout entrepreneur, ils s'adaptent. En effet, ils réduisent volontairement leurs filets, en agrandissent les mailles pour laisser passer les petits poissons afin que ces derniers puissent se reproduire, et limitent leur période de pêche. Leur nombre a été divisé par deux en dix ans. Ils innovent, diversifient leurs prises, valorisent d'autres espèces comme le brochet, le silure ou l'écrevisse. Ils n'ont aucun intérêt à vider le lac: c'est leur vie, leur métier, leur héritage. Bref, ils font preuve de responsabilité pendant que certains dans ce parlement se permettent de les accuser de détruire leur propre gagne-pain.
Je ne résiste pas à l'envie d'évoquer un grand moment en commission. Venus défendre leur motion, les signataires Verts nous ont parlé de chalutiers sur le lac. Des chalutiers ! (L'orateur rit. Rires.) Ce genre d'argument en dit long quant au sérieux du discours qui accompagne cette motion. Au-delà des images fantaisistes de chalutiers, si l'on revient un peu sur terre, ou sur le lac, Genève ne peut pas décider seule d'un moratoire sur la pêche, car la pêche dans notre lac est régie par un accord binational avec la France depuis plus de quarante ans. Et heureusement, parce que ça évite les emballements locaux !
Et puis, rappelons-le, malgré la baisse de la population de féras, le Léman reste encore aujourd'hui le lac le plus poissonneux de Suisse. Comme dans d'autres lacs alpins, la population du Léman connaît des cycles: elle décroît, puis remonte. Cela s'est toujours produit et se produira encore, sans qu'il y ait besoin d'inventer des interdictions bureaucratiques ou des chalutiers fantômes.
Au fond, cette motion illustre parfaitement la méthode Verte: une explication rapide, des coupables tout désignés et une solution miracle, plus de contraintes et plus de subventions. C'est une écologie hors sol, élaborée depuis un bureau, très loin de la réalité du terrain.
La présidente. Vous passez sur le temps de votre groupe.
M. Geoffray Sirolli. La majorité a donc logiquement rejeté ce texte à la quasi-unanimité. Je vous invite à faire de même, car derrière cet objet émerge un schéma qui devient familier: chaque fois qu'un problème environnemental apparaît, ce sont toujours les mêmes qui sont pointés du doigt, qu'ils soient pêcheurs sur le Léman ou agriculteurs dans nos campagnes. On les accuse, on les culpabilise, on veut les encadrer toujours plus, alors qu'ils sont les premiers à s'adapter et à préserver leur propre outil de travail et qu'ils sont les vrais gardiens de nos ressources. Plutôt que d'écouter une écologie qui invente des chalutiers fantômes, écoutons ceux qui vivent du lac et de la terre. Voilà les professionnels qui méritent notre confiance.
Puisqu'on l'a évoqué avant, ce débat résume assez bien le choix qui attend les Genevois lors de la prochaine élection au Conseil d'Etat: faire confiance à un homme ou à une femme de terrain, à qui il arrive d'être en retard parce que c'est la période des vendanges, ou à un professionnel Vert de la politique, qui va peut-être - je ne sais pas - inventer des chalutiers sur le Léman ou vouloir que le viticulteur vendange en novembre ? (Rires.) Merci beaucoup.
M. Jean-Pierre Tombola (S). Mesdames et Messieurs les députés, chers collègues, cette motion pose deux interrogations: d'une part, la coordination entre les institutions qui s'occupent notamment de la gestion ou de la régulation de la pêche sur le lac et, de l'autre, les facteurs déterminants qui expliquent la baisse des prises de féras dans le lac. A la suite des auditions, il s'avère que la diminution de la pêche ne concerne pas seulement le Petit lac, ce constat est aussi observé dans le Grand lac.
Il est évident que les professionnels n'ont pas répondu favorablement à cet objet, et ce pour des raisons compréhensibles. Néanmoins, il a été relevé lors des travaux de la commission que plusieurs facteurs expliquent la baisse de la féra dans le lac et celle d'autres espèces de salmonidés, comme le texte le mentionne.
Parmi ces facteurs, on l'a souligné, peuvent être évoqués d'une façon générale le changement climatique, mais aussi les sources de chaleur qui se déversent dans le lac et modifient légèrement la température de l'eau - celle-ci varie de 1 à 2 degrés. Plus l'eau est chaude, plus les oeufs des poissons éclosent tôt, et ce souvent en plein hiver. Or, en cette période de l'année, il n'y a pas assez de phytoplancton pour les alevins. Ajoutons à cela, comme l'a relevé le rapporteur, le fait que les moules quagga qui filtrent l'eau constamment aspirent le phytoplancton, ce qui réduit encore les possibilités pour les petits poissons de se nourrir.
Il faut évidemment agir ! Il importe d'agir, et cette motion soulève ces questions, qui ont fait l'objet de discussions et d'échanges avec les professionnels. Il est vraiment nécessaire d'agir sur le changement climatique de manière générale, sur les facteurs écologiques, sur les sources de chaleur qui se déversent dans le lac et qui modifient la composition du phytoplancton. Il faut aussi agir sur les moules quagga, qui occupent les lieux où les poissons devraient se reproduire, les en privant ainsi. Non seulement il n'y a pas assez de phytoplancton, mais en plus, il n'y a pas assez d'endroits de reproduction.
Contrairement à ce qu'a dit le rapporteur, cette motion fait sens. L'idée de régulation aurait été nécessaire... (La présidente agite la cloche pour indiquer qu'il reste trente secondes de temps de parole.) Mesdames et Messieurs, je n'ai plus de temps. Un moratoire test aurait été nécessaire pour examiner tous ces facteurs sans se mettre à dos les professionnels. Cette motion a tout son sens, sincèrement.
La présidente. Merci, Monsieur le député.
M. Jean-Pierre Tombola. Le groupe socialiste votera ce texte et vous demande de faire de même. Merci.
M. François Erard (LC). Chers collègues, on l'a dit, cette motion s'inquiète de la diminution du tonnage annuel des poissons pêchés, en particulier la féra. Il y a en effet une baisse numérique des captures depuis 2019, mais cette comparaison est établie avec la période 2010-2017, durant laquelle les captures ont été exceptionnellement élevées. Il existe donc un biais dans l'interprétation des chiffres. En réalité, on se retrouve aujourd'hui avec des prises qui correspondent à la moyenne observée ces dernières années.
Par ailleurs, l'observation de la réduction du tonnage est liée uniquement aux captures. Ça signifie que si les pêcheurs abandonnent la pêche d'une certaine espèce, on aura l'impression que celle-ci diminue, alors que la ressource est peut-être toujours là. Du reste, un certain nombre de restrictions ont été prises par les pêcheurs, qui influencent les captures - l'excellent rapporteur l'a souligné.
J'aimerais également ajouter ce point: le nombre de pêcheurs suisses était de 118 en 2012, il est passé à 63 en 2022, ce qui influence aussi les factures... pardon, les captures. (Rires.) Certes, le réchauffement du Petit lac et du Léman en général a un effet négatif sur la reproduction des espèces, mais les professionnels évoquent en outre une surpopulation de cormorans, qui croissent de manière exponentielle depuis 2002, ou encore la moule quagga, qui colonise les sites de frayère.
A la suite des auditions effectuées par la commission, notamment celle des pêcheurs professionnels, il est apparu que les hypothèses formulées dans cette motion et ses invites, dont l'une, en particulier, demande d'«étudier [...] un moratoire sur la pêche ou l'établissement de quotas stricts sur la prise de féras et d'autres espèces en voie de disparition», sont en inadéquation avec la situation réellement observée dans le Léman.
En conclusion, les auteurs ont voulu tendre une perche aux professionnels du lac en leur offrant des filets de sécurité, mais on n'en «féra» rien, et c'est sans «l'omble» d'un doute que Le Centre vous invite à refuser ce texte. Merci ! (Commentaires. Applaudissements.)
Une voix. Bravo !
M. Philippe de Rougemont (Ve). M. Saudan, un ex-PLR devenu Vert'libéral, ainsi que M. Boris Cramer... (Remarque.) ...Calame, pardon, Boris Calame, qui a rejoint les Vert'libéraux, sont à l'origine de ce texte. Pourtant, ils n'ont pas osé aller jusqu'au bout, et ont donc besoin des Verts. Je crois que le canton, le parlement a besoin des Verts pour dire des choses désagréables. Quelqu'un doit bien les dire !
1000 tonnes, c'était le poids de la pêche de la féra dans le Léman en 2014. Actuellement, il est de 200 tonnes. Pour l'omble chevalier, on était à 30 tonnes en 2014, aujourd'hui, c'est tombé à moins de 10. Les restaurants au bord du lac s'en plaignent - vous pouvez aller vous renseigner. Eric Manent, chef cuisinier au Creux-de-Genthod, témoignait: «Les pêcheurs ont du mal à nous fournir du poisson régulièrement. Nous nous adaptons avec ce qu'ils peuvent pêcher. Il faut prendre soin de notre lac, l'entretenir.»
Face à ce constat, cette motion ne propose ni de dogmes ni de mesures rigides. M. Sirolli, qui est en pleine campagne électorale, se met à faire le récit de ce que veut tel ou tel parti - vous transmettrez, Madame la présidente -, mais ce qui est plus intéressant, c'est ce que l'on veut sur un objet. En l'occurrence, ce que l'on demande, c'est une étude scientifique indépendante pour déterminer si c'est le cormoran, si le problème réside dans la température de l'eau du lac, s'il y a surpêche. On souhaite une étude. Qui est contre ça ?
Ensuite, le cas échéant, il s'agit de voir si, avant d'arriver aux limites imposées par l'environnement, par la nature, nous sommes nous-mêmes capables de nous donner des limites qui soient applicables également à tous les pêcheurs du canton. C'est le principe même des quotas qui a été imaginé le long des mers et qui peut très bien s'appliquer dans un lac.
Si la surpêche est identifiée comme un problème ou les quotas comme des solutions, la motion envisage que des compensations de l'Etat viendraient en aide aux pêcheurs qui seraient impactés. Un parallèle avec la paysannerie peut être dressé: les paysans reçoivent des aides de la Confédération quand ils sont en difficulté - la difficulté est du reste chronique. On ne laisse pas les paysans se débrouiller seuls. Pourquoi, dès lors, est-ce qu'on laisserait les pêcheurs et les pêcheuses se débrouiller seuls face à une difficulté ? Etudions pour savoir d'où vient celle-ci, étudions pour voir s'il faut établir des quotas qui s'appliquent de façon égale à toutes et tous.
S'il vous plaît, ne laissez pas seulement les Verts délivrer ce type de message, soyons responsables, dépassons l'état infantile et adolescent durant lequel on a besoin d'adultes pour nous dire qu'il existe des limites. Des limites s'imposent, et nous pouvons nous-mêmes nous les donner avant de les apprendre et de nous les prendre dans la face par la nature qui dit stop et qui n'en peut plus. Il y a des limites ! Merci de voter oui à ce texte.
M. Lionel Dugerdil (UDC). Je remercie mes collègues de m'intégrer dans tous leurs débats, y compris lorsqu'on parle de féra, même si la comparaison est peu flatteuse. Je remercie également les Verts - vous transmettrez à M. de Rougemont - d'avouer enfin qu'ils disent des choses désagréables, notamment quand ils parlent de surpêche tout au long du texte et durant leur prise de parole et qu'ils essaient ensuite de nous vendre cette motion pour aider les pêcheurs. Ceux-ci savent très bien quelles sont les causes de la diminution des féras: le manque de froid pendant l'hiver, qui empêche le lac de se régénérer en oxygène, et la présence beaucoup trop importante de cormorans. Voilà les deux raisons pour lesquelles la féra manque dans nos lacs, ainsi que la perche. Pourtant personne n'agit sur l'abondance de cormorans, oiseau qui n'est pas endémique de nos régions et qui devrait être régulé.
L'UDC s'opposera évidemment à ce texte, puisque les pêcheurs effectuent déjà des travaux de suivi et gèrent leur pêche en fonction des disponibilités qu'offre le lac. Nous pensons qu'ils gèrent celui-ci avec modération et équilibre, car pour eux, l'important est de continuer à pêcher sur le long terme et non de pêcher toutes les féras du lac et de ne plus en avoir les prochaines années.
M. Geoffray Sirolli (PLR), rapporteur. Je termine avec un résumé très simple de cette motion. Finalement, vous avez le choix aujourd'hui entre écouter d'une part des professionnels, des gens de terrain et des gens qui vivent du lac et qui ont tout intérêt à ce que ce dernier continue de produire un maximum, et d'autre part des gens qui vont leur expliquer comment faire leur métier. Ce choix est très simple, et pour cette raison, je vous invite à refuser la motion. Merci beaucoup.
La présidente. Merci, Monsieur le député. La parole n'étant plus demandée, nous passons au vote sur cet objet.
Mise aux voix, la proposition de motion 2864 est rejetée par 48 non contre 26 oui (vote nominal).