République et canton de Genève

Grand Conseil

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M 3090
Proposition de motion de Romain de Sainte Marie, Julien Nicolet-dit-Félix, Michael Andersen, Laurent Seydoux, Pierre Conne, Cyril Mizrahi, Gabriela Sonderegger, Ana Roch, Angèle-Marie Habiyakare, Louise Trottet, Grégoire Carasso, Joëlle Fiss, Pierre Eckert, Masha Alimi, Uzma Khamis Vannini, Thomas Wenger, Oriana Brücker, Patricia Bidaux, Murat-Julian Alder, Natacha Buffet-Desfayes, Thierry Oppikofer, Alexandre de Senarclens, Christo Ivanov, Francine de Planta, Adrien Genecand, Pierre Nicollier, Jean-Pierre Tombola, Sophie Bobillier, Yves de Matteis, Anne Carron, Marjorie de Chastonay, Rémy Burri, Amar Madani, François Wolfisberg pour renommer la place de la Petite-Fusterie en place Ruth-Fayon
Ce texte figure dans le volume du Mémorial «Annexes: objets nouveaux» de la session IX des 23 et 24 janvier 2025.

Débat

Le président. Mesdames et Messieurs, nous reprenons nos urgences avec la M 3090, qui est classée en catégorie II, trente minutes. Monsieur de Sainte Marie, auteur, vous avez la parole.

M. Romain de Sainte Marie (S). Merci, Monsieur le président. Mesdames et Messieurs les députés, il faut d'abord signaler que cette proposition de motion a été signée unanimement par tous les partis de ce Grand Conseil. Pour resituer le débat autour de ce texte, il s'agit avant tout d'honorer la mémoire de Ruth Fayon, une personnalité genevoise qui, née en 1928, a malheureusement connu les camps de concentration et la déportation. Après son installation à Genève en 1959, elle a témoigné durant des décennies auprès des enfants et des jeunes de notre canton, dans les différentes écoles. En reconnaissance de son engagement, elle a d'ailleurs reçu en 2006 la médaille «Genève reconnaissante». Comme je l'ai dit, il s'agit aujourd'hui d'honorer la mémoire de cette femme, décédée en 2010, mais surtout de ne pas oublier la Shoah, en attribuant, dans le cadre de la dénomination de rues ou de places, son nom à l'une d'entre elles.

Pour rappel, ce Grand Conseil a voté en 2019 la M 2536 «pour une reconnaissance dans l'espace public du rôle joué par les femmes dans l'histoire genevoise», qui invitait de fait à renommer certaines rues. Dans ce sens, la Ville de Genève avait proposé seize nouvelles dénominations de rues sur son territoire. Elle avait d'abord suggéré de renommer la promenade Charles-Martin en promenade Ruth-Fayon. Le Conseil d'Etat, sur préavis de la commission cantonale de nomenclature, avait refusé cette nouvelle dénomination, d'une part par souci de préserver le nom de la promenade Charles-Martin pour des motifs historiques, d'autre part en raison des désagréments qu'engendrerait pour tous les riverains qui y sont domiciliés - et toutes les entreprises également - le fait de renommer une rue.

Depuis ce préavis et cette décision négative, la Ville est venue avec une nouvelle proposition tout à fait concrète, à savoir renommer la place de la Petite-Fusterie. Je précise qu'il s'agit bien de la Petite-Fusterie, car je sais que certaines et certains d'entre vous ont d'abord cru qu'il était question de renommer la place de la Fusterie; ce n'est pas le cas ! Cette proposition est tout à fait logique, puisque c'est un endroit situé au centre de la ville de Genève, qui a son importance, mais dont le changement de nom n'entraîne aucun désagrément. En effet, comme l'indique la Ville, «son changement de dénomination ne modifierait pas le nom de la place de la Fusterie et éviterait les éventuelles confusions entre ces noms similaires. Par ailleurs, aucune adresse n'est référencée à cet endroit». Ce dernier élément est extrêmement important puisque l'on sait le nombre de désagréments que peut entraîner un changement de nom de rue.

Pour toutes ces raisons - soit pour honorer la mémoire de Ruth Fayon, pour ne pas oublier la Shoah et pour aller dans le sens suggéré par la Ville de Genève -, nous vous invitons aujourd'hui, par le biais de cette motion signée par tous les partis du Grand Conseil, à valider la proposition émise par la Ville de Genève et à renommer la place de la Petite-Fusterie en place Ruth-Fayon. Je vous remercie pour l'accueil favorable que vous lui réserverez. (Applaudissements.)

Mme Angèle-Marie Habiyakare (Ve). Mesdames et Messieurs les députés, nous nous réunissons pour discuter d'un texte qui dépasse les mots. Il incarne une mémoire, une responsabilité, une promesse. Il porte en lui le devoir de ne pas oublier et de transmettre. Dans cet esprit, permettez-moi de rappeler qui était Ruth Fayon.

Ruth Fayon est non seulement un témoin de l'histoire, mais aussi un symbole de résilience et de courage. Elle a vécu l'innommable: la déportation, les camps de concentration, la séparation, la peur, la faim. Mais, au-delà des épreuves, elle a aussi porté l'espoir. En témoignant et en transmettant son histoire, elle a choisi de transformer ses blessures en une lumière pour les générations futures. Ces générations futures, d'après, j'en fais partie. Je suis également une enfant de rescapés du génocide perpétré contre les Tutsis du Rwanda; je peux vous dire qu'il n'est pas simple de témoigner ! Ruth Fayon nous rappelle que la mémoire n'est pas une donnée immobile: elle est vivante, humaine, profondément liée à des visages, à des noms, à des voix. Elle nous relie à celles et ceux qui ont souffert, qui ont été arrachés à leur quotidien, mais aussi à celles et ceux qui, comme elle, ont trouvé la force de se relever et de parler pour que le silence ne gagne jamais.

Soutenir ce texte, c'est bien plus qu'un acte politique ou institutionnel. C'est un acte de coeur ! C'est reconnaître que le passé façonne notre présent et éclaire notre avenir. La mémoire n'est pas une simple leçon d'histoire: elle est le fondement de notre humanité. En oubliant, nous risquons de perdre ce qui nous définit en tant que société: notre capacité à comprendre, à compatir et à refuser la haine. Le 27 janvier, nous commémorons les quatre-vingts ans de la libération d'Auschwitz, un lieu où l'inhumanité a atteint son paroxysme. Mais commémorer ne suffit pas, nous devons rappeler, partager et nommer. Nommer Ruth Fayon, comme tant d'autres, c'est redonner une dignité à celles et ceux dont la vie a été brisée. C'est faire de chaque nom une étoile dans le ciel de notre mémoire collective.

L'on entend souvent «plus jamais ça»; ces mots ne doivent pas être une formule figée, mais une promesse active. Chaque fois que nous soutenons un texte comme celui-ci, chaque fois que nous évoquons des figures comme Ruth Fayon, nous donnons du poids à cette promesse. Nous affirmons que la mémoire n'est pas une option mais un impératif. Mesdames et Messieurs, la mémoire est ce qui rend humain ! En la portant, en la défendant, nous honorons non seulement les victimes du passé, mais aussi les valeurs d'un monde meilleur que nous aspirons à bâtir. C'est pourquoi je vous invite avec force et humilité à soutenir ce texte pour nommer cette place en l'honneur de Ruth Fayon, une femme courageuse, et en mémoire de toutes ces autres victimes et rescapés. Je vous remercie. (Applaudissements.)

Mme Francine de Planta (PLR). Mesdames et Messieurs les députés, nommer une place Ruth-Fayon sonne aujourd'hui comme une évidence. En effet, Ruth Fayon était une grande dame - dans tous les sens du terme. D'abord parce que sa carrure était impressionnante, ensuite parce que c'était une femme que l'on admire pour ses qualités morales, son courage et son engagement.

On l'a dit, elle est née en 1928 à Karlsbad. Elle est par la suite passée par les pires camps de concentration: Theresienstadt, Birkenau et Bergen-Belsen. Après la guerre, Ruth Fayon est retournée à Prague. Elle a émigré en Israël en 1948, où elle a rencontré son mari; ensemble, ils viendront s'installer à Genève en 1959. Et c'est ici, dans notre ville, qu'elle élèvera ses trois enfants. A partir de 1977, Ruth Fayon témoigne de son parcours dans les écoles et les collèges de Suisse. Aujourd'hui, il est plus que jamais nécessaire de poursuivre ce témoignage de ce qu'a été la Shoah, pour que cela ne se reproduise plus jamais, mais surtout pour qu'on ne l'oublie pas, d'autant que l'on fait face à une montée de l'antisémitisme toujours plus marquée.

Nous relevons dès lors avec plaisir que cette motion propose de lui rendre hommage, ce qu'évidemment le PLR salue. Mais j'aimerais également dire que c'est une joie de savoir que ses deux fils, Sam et Luc, installés à Genève dans la commune de Vandoeuvres, ainsi que sa fille Ilana à Tel-Aviv, poursuivent inlassablement son engagement afin de lutter contre l'antisémitisme et l'oubli. Je vous remercie de réserver un accueil favorable à cette motion. (Applaudissements.)

Mme Patricia Bidaux (LC). Le contexte, l'histoire et la vie de cette femme ayant été largement mentionnés, je n'y reviendrai pas. 1945-2025: quatre-vingts ans de la Shoah - un anniversaire qui rappelle la nécessité, impérative, de préserver la mémoire de ce cataclysme. Dans ce contexte, la proposition de renommer la place de la Petite-Fusterie en place Ruth-Fayon prend une résonance particulière: elle ne se limite pas à un geste symbolique, mais s'inscrit dans un devoir de reconnaissance et de transmission intergénérationnelle, en honorant une grande dame survivante des camps, qui a consacré sa vie à l'éducation et à la lutte contre l'oubli.

Ruth Fayon, survivante des camps nazis, a marqué Genève par son inlassable travail de témoignage auprès des jeunes, mais aussi au travers du livre «Auschwitz en héritage» - ce qui n'est pas peu dire. Son parcours illustre le courage face à l'indicible; après avoir survécu aux horreurs de la déportation, elle a choisi de transformer sa douleur en combat pédagogique, sensibilisant des générations à travers son témoignage sur les dangers du racisme et de l'antisémitisme. En partageant son histoire dans les écoles, Ruth Fayon a contribué à bâtir une culture mémorielle forte, essentielle pour prévenir les dérives de l'intolérance et, on l'a entendu à l'instant, ses enfants perpétuent ce témoignage et relèvent le défi de ne pas laisser la Shoah tomber dans l'oubli.

Ruth Fayon, par son parcours unique, incarne à la fois la lutte pour la mémoire et la contribution des femmes à l'histoire de Genève. Située en plein centre-ville et ouverte sur le lac, cette petite place occupe un emplacement stratégique, symbole de l'importance de cultiver l'ouverture et la réflexion. En renommant cette petite place, nous nous rappelons les temps troublés et mortifères de la Shoah, tout en portant le regard vers l'avenir. Et n'est-ce pas là l'essence même du témoignage et de l'engagement de Mme Ruth Fayon ?

En 2025, les commémorations de la Shoah marqueront un tournant générationnel, alors même que le nombre de témoins directs diminue. Ce projet de renommage, si je peux le dire ainsi, s'inscrit dans ce cadre mémoriel, garantissant que les valeurs portées par Ruth Fayon continueront à vivre. En validant cette motion, le Grand Conseil de Genève adresse un message fort: la mémoire de la Shoah et l'héritage des survivants, tels que Ruth Fayon, doivent rester au coeur de notre identité collective. Cet acte honorerait non seulement une femme exceptionnelle, mais renforcerait également l'engagement de Genève en faveur des droits humains et contre l'oubli. Le Centre acceptera cette motion avec tout le respect dû à la force de vie qui a habité Mme Fayon. Je vous remercie.

M. Yves Nidegger (UDC). La question, Monsieur le président, n'est pas de savoir si Mme Ruth Fayon mérite ou non que son nom soit donné à une rue ou à une place - sans doute le mérite-t-elle. Le débat n'est pas là ! La question est de savoir s'il faut véritablement continuer dans cette folie qui consiste à débaptiser des places et des rues que tout le monde connaît pour faire disparaître les repères et effacer l'histoire. Que l'on donne le nom de Mme Ruth Fayon à l'une de ces nombreuses nouvelles rues qui s'ouvrent dans de nombreux nouveaux quartiers serait une excellente chose et je ne vois strictement aucune raison de s'y opposer; c'est certainement un très bon choix pour une nouvelle rue. Mais pourquoi devons-nous sacrifier à cette stupide manie de tout rebaptiser, ce qui rend notre environnement illisible, indéchiffrable, et fait qu'on s'y perd ? En plus, s'agissant de la Petite-Fusterie, pour une fois qu'on a un nom de place féminin, conservons-le en l'état !

M. Laurent Seydoux (LJS). Le mouvement LJS s'associe aux hommages rendus à Ruth Fayon, illustrant ce parcours remarquable et qui mérite d'être reconnu, de façon à laisser une véritable trace dans les mémoires. La proposition de renommer la place de la Petite-Fusterie est un signe très concret dans ce contexte. Même s'il nous semble que c'est une première que le Grand Conseil s'implique dans un renommage de rue, le groupe LJS soutiendra avec force cette motion, d'autant qu'elle n'impactera que très peu les adresses et les personnes concernées par ce lieu. Nous vous encourageons dès lors à accepter cet objet. Merci.

Mme Ana Roch (MCG). Il est dommage - vous transmettrez, Monsieur le président - que M. Nidegger ait un peu gâché l'hommage rendu à Ruth Fayon par ses remarques concernant la pertinence de renommer la place de la Petite-Fusterie. Je n'avais pas prévu de prendre la parole, mais je voudrais souligner que j'ai pour ma part rencontré Ruth Fayon dans le cadre de mon parcours scolaire et qu'elle m'a fait prendre conscience, en tant qu'adolescente, de la réalité de ce qu'a été la Shoah. Il est important pour moi que cette personne puisse être mise en avant de cette manière-là, et je me joins à tous les hommages qui lui ont été rendus jusqu'à maintenant. Merci. (Applaudissements.)

Mme Carole-Anne Kast, conseillère d'Etat. Je puis vous assurer que le Conseil d'Etat partage largement avec votre Grand Conseil la considération qu'il est important de trouver un lieu qui honore cette grande dame - un lieu qui soit à la fois adéquat, accepté et qui puisse lui rendre l'honneur qu'elle mérite -, de façon à perpétuer le travail de mémoire qu'elle a réalisé durant sa vie à Genève. Evidemment, le Conseil d'Etat est extrêmement sensible aux arguments qui ont été avancés aujourd'hui et, dans le cadre de ses compétences, il examinera de très près les possibilités évoquées pour trouver un emplacement qui nous satisfasse toutes et tous, eu égard au parcours de cette personnalité. Merci beaucoup.

Le président. Merci, Madame la conseillère d'Etat. Mesdames et Messieurs les députés, nous passons au vote. (Remarque. Le président enclenche la sonnerie d'appel au vote.) Nous allons attendre quelques secondes. (Un instant s'écoule.) Voilà ! Nous avons sonné, nous avons attendu et nous allons voter ! (Rires.)

Mise aux voix, la motion 3090 est adoptée et renvoyée au Conseil d'Etat par 84 oui contre 3 non et 2 abstentions (vote nominal).

Motion 3090 Vote nominal