Séance du
mercredi 27 mai 2026 à
17h
3e
législature -
4e
année -
1re
session -
6e
séance
Discours de la présidente du Grand Conseil
Discours de la présidente du Grand Conseil
(L'un des deux huissiers du Grand Conseil accompagne la présidente au micro et se tient à côté d'elle pendant l'allocution.)
La présidente. Monsieur le président du Conseil d'Etat,
Monsieur le procureur général,
Mesdames et Messieurs les conseillères et conseillers d'Etat,
Mesdames et Messieurs les membres de la députation genevoise aux Chambres fédérales,
Monsieur le juge fédéral,
Mesdames et Messieurs les représentantes et représentants des corps diplomatiques et consulaires, ainsi que de la Genève internationale,
Mesdames et Messieurs les représentantes et représentants des autorités judiciaires suisses et françaises,
Mesdames et Messieurs les députés,
Mesdames et Messieurs les magistrates et magistrats élus,
Madame la chancelière d'Etat,
Monsieur le sautier,
Monsieur le maire de la Ville de Genève,
Mesdames et Messieurs les magistrates et magistrats de la Cour des comptes,
Mesdames et Messieurs les représentantes et représentants des autorités fédérales, cantonales et municipales,
Mesdames et Messieurs les représentantes et représentants des autorités militaires, universitaires et ecclésiastiques,
Madame la commandante de la police, Mesdames et Messieurs les membres de l'état-major de la police,
Mesdames et Messieurs en vos titres et qualités,
Mesdames, Messieurs,
Je vous souhaite la bienvenue à la prestation de serment des magistrates et magistrats du Pouvoir judiciaire.
Vous êtes aujourd'hui plus de cinq cents à prêter serment devant le Grand Conseil. Malgré votre nombre, cet instant demeure profondément personnel. Certains d'entre vous occupent déjà la fonction de magistrat depuis de nombreuses années. J'imagine que pour vous, cette cérémonie, qui a lieu tous les six ans, est un moment certes solennel, mais qui n'est plus source d'appréhension, l'exercice vous étant connu.
Pour d'autres qui se trouvent ici aujourd'hui, cette cérémonie est une première. Vous allez entrer dans la magistrature, exercer en tant que procureur, juge ou encore juge suppléant ou assesseur. J'espère que la perspective de rejoindre le Pouvoir judiciaire vous réjouit et que vous saurez avoir du plaisir dans vos nouvelles fonctions.
J'aimerais prendre quelques instants pour vous rappeler à toutes et tous, nouveaux et anciens, qu'exercer au sein du Pouvoir judiciaire est un honneur, un privilège, mais aussi une lourde, très lourde responsabilité. Et à ce titre, le serment n'est pas une simple formalité. Il ne consiste pas seulement à répéter des mots consacrés par la loi. Il marque un engagement, envers les citoyennes et citoyens genevois, envers les institutions, mais aussi envers soi-même.
Prêter serment, c'est accepter les responsabilités très particulières qu'implique l'exercice de la justice. C'est reconnaître que derrière chaque dossier se trouvent des parcours de vie, des équilibres parfois fragiles et des décisions dont les conséquences dépassent souvent largement le cadre juridique. C'est aussi empêcher ses biais personnels de se manifester en défaveur des justiciables.
Pour les justiciables, vous êtes impressionnants, intouchables, nobles, inaccessibles. Vous faites partie de l'autorité judiciaire, le troisième pouvoir. Vous êtes des intellectuels, vous faites partie d'une élite. Vous impressionnez, et à juste titre, vous devez rendre justice, rien que ça !
Rendre justice ? Vraiment ? En français, notre dénomination pour faire référence aux autorités judiciaires, soit l'institution chargée d'appliquer la loi, se confond avec le concept même de la justice, soit le principe moral d'équité. Cela a pour conséquence, et vous l'aurez sans doute remarqué, que les usagères et les usagers des autorités judiciaires sont souvent déçus, parce que leur sentiment de justice n'est pas rassasié ou qu'ils estiment ne pas avoir reçu une décision juste.
Les lois sont les lois et la justice est la justice. Mais je reste persuadée que si vous vous engagez au sein du Pouvoir judiciaire, c'est bien pour que justice soit faite. Et vous la faites toutes et tous différemment: instruire à charge et à décharge pour certains, dire le droit pour d'autres, orienter celles et ceux qui seraient venus sans conseil en audience - et d'ailleurs orienter celles et ceux qui seraient venus avec un conseil en audience -, évaluer des écritures manifestement générées par l'intelligence artificielle, vous intéresser à des domaines du droit de plus en plus techniques et complexes, vous assurer que la jurisprudence de votre instance soit constante et cohérente, gérer des dossiers compliqués avec des réalités humaines difficiles, ressentir l'impuissance du citoyen accablé par la vie et sans moyens, qui a dû solliciter votre haute autorité pour réclamer son dû, tenir bon face à des équipes d'avocates et d'avocats alors que vous, vous êtes seuls, ou parfois en collège, faire preuve de calme lorsque cela s'impose et imposer le calme lorsque cela devient nécessaire. Vous devez aussi résister aux pressions médiatiques ou à celles des avocats, qui portent la justice en dehors du tribunal, devant les citoyens ou les médias.
Bref, votre tâche est difficile, car les attentes et les exigences sont élevées. Le Grand Conseil est conscient de ces enjeux. Ces dernières années, nous avons voté plusieurs réformes. Les membres du Conseil supérieur de la magistrature ont vu leurs compétences de surveillance être renforcées. Il est désormais possible qu'un magistrat soit par exemple enjoint à suivre des formations complémentaires si nécessaire.
Une autre modification de taille, elle aussi votée par le Grand Conseil, porte sur la gouvernance du Pouvoir judiciaire. Dans cette nouvelle judiciature, la présidence de la commission de gestion du Pouvoir judiciaire sera partagée entre le procureur général et la présidence de la Cour de justice, avec une alternance chaque année. Je me réjouis d'ores et déjà de la mise en oeuvre de cette modification, qui marque une petite révolution dans l'histoire de l'institution.
Si vous suivez l'actualité, vous ne l'ignorez pas, l'Etat de droit est menacé. Les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire sont excessivement et trop facilement dénigrés. Les décisions de justice elles-mêmes, les juges et l'ordre institutionnel sont remis en cause. Dans ce chaos, vous êtes le dernier rempart qui va assurer au citoyen qu'il y a encore une justice, que notre société fonctionne, qu'il est possible d'avoir subi des rapports de force dans la jungle de la vie, mais que vous, gardiens de la justice, vous savez rétablir un équilibre. Un Etat de droit qui ne garantit pas la justice perd sa légitimité.
De par votre fonction, vous êtes toutes et tous garants de l'acceptation de notre système. Vos défis quotidiens sont nombreux: connaître vos dossiers avant les audiences, convoquer dans des délais raisonnables, traiter les dossiers dans les formes, vous assurer de l'image de la justice et de son indépendance, garantir la bonne gouvernance du Pouvoir judiciaire. Et vous devez relever tous ces défis avec les moyens dont vous disposez, qui sont limités. Sacré challenge !
Lorsque les habitudes s'installent, que l'expérience rassure et peut-être conforte les pratiques établies, il se peut que la formule du serment qui vous sera lue aujourd'hui se perde dans les méandres des nombreuses et lourdes tâches quotidiennes que vous devez assumer. Alors faisons table rase, repartons de zéro.
Vous, magistrats, qui assurez la sécurité du droit, lorsque vous vous rendrez sur votre lieu de travail, au Tribunal ou au Ministère public, mettez-vous à la place de ces citoyennes et de ces citoyens qui vivent des vies aux antipodes des vôtres. Assurez-vous qu'ils aient confiance en vous, qu'ils sachent que votre décision sera juste, qu'ils en aient l'intime conviction. Vous qui côtoyez ces institutions au quotidien, conscientisez les ressentis du citoyen lambda, qui n'a affaire à la justice que de manière exceptionnelle, et veillez à le traiter avec empathie.
Et pour celles et ceux qui voudraient aller plus loin, osez remettre en question les pratiques trop bien établies, osez les réflexions qui font évoluer le droit, osez les médiations, les vraies médiations, osez les réflexions sur la gouvernance du Pouvoir judiciaire, bref, osez une justice qui va plus loin !
Nous allons maintenant écouter une oeuvre de Cécile Chaminade, compositrice française du XIXe siècle, qui s'intitule «Espoir».
(«Espoir», de Cécile Chaminade, est interprété par Mme Eudoxie Mottironi, accompagnée d'un quatuor de trombones constitué de Mme Elise Jacquemettaz, M. Luis Navarro, M. Antoine Destéphany et M. Andrés Ariza, de la Haute école de musique de Genève.)