| Fonds : |
Festival de Poésie sonore à la Bâtie |
| Dates de création et de disparition : |
1985 - 2003 |
| Statut : |
ASSOCIATION DE DROIT PUBLIC |
| Histoire administrative/Notice biographique : |
Notice introductive, par Vincent Barras.
Si le Festival de la Bâtie-Genève abrite régulièrement, dès 1987, et pour une durée de près de vingt ans, des soirées de « poésie sonore » (lesquelles, bien que couramment -et improprement - nommées « Festival de poésie sonore », n'ont en réalité jamais reçu d'appellation officielle), le mouvement artistique historique que ce terme recouvre a fait son apparition en terres genevoises deux ans auparavant, sous la forme d'un premier festival intitulé « poésie sonore 85 », et tenu à la Salle Simon I. Patiño (alors épicentre des « avant-gardes artistiques » locales), du 13 au 15 septembre 1985. L'écrivain Jean-Jacques Bonvin, son initiateur, y proclamait l'intention constituant le socle des soirées qui en porteront le terme et l'idée tout au long des années Bâtie : « [...] Les lectures publiques de poésie sont [...] devenues synonymes d'ennui, de mièvrerie, ou pire, la Suisse romande en sait quelque chose, la malheureuse, assoupie sur le dit de paresse de ses institutionnelles et bucoliques redondances, lesquelles à trop donné dans l'édulcoré finiront par condamner leurs auditeurs au diabète. Et pourtant : il s'en passe des choses du côté de la 'poésie sonore' ».
En toute rigueur, il faudrait faire précéder ces premières journées de poésie sonore par le fameux « Colloque de Tanger », tenu à Genève en septembre 1975 à l'initiative de l'éditeur Gérard-Georges Lemaire et du photographe François Lagarde. Sous l'égide de William S. Burroughs et de Brion Gysin, ce colloque voulait célébrer, par l'entremise des performances et lectures de quelques-uns des protagonistes de la beat generation et de ses alliés, la force de subversion du langage : bien des noms que l'on retrouvera à Genève dans les décennies à venir : William S. Burroughs, Henri Chopin, John Giorno, Brion Gysin, Bernard Heidsieck, Françoise Janicot, Richard Kostelanetz, Steve Lacy, Gérard-Georges Lemaire, parmi d'autres, y étaient déjà présents.
En 1985 donc, la poésie sonore entre en scène et en force sur la scène de la Salle Patiño, suscitant la stupéfaction heureuse de plus d'un spectateur, dont ceux qui reprendront la programmation des journées lors des éditions ultérieures dans le cadre du Festival de la Bâtie. Une vingtaine de performeur.euse.s sont présent.e.s pour célébrer ce que l'une des figures les plus éminentes de la poésie sonore, Bernard Heidsieck, définit comme un « mouvement surgi au cours des années 1950, une poésie physique tête chercheuse, active et centrifuge, publique et tendue vers autrui », ou, selon la définition de Gerhard Rühm, autre protagoniste du mouvement, une « production poétique dans laquelle le son de la voix et l'articulation sont consciemment intégrés à la composition, en tant qu'éléments constitutifs ». Outre Heidsieck (F) et Rühm (A) se produisent, notamment, les poètes, poètes, performeur.euse.s Patrizia Vicinelli, Luigi Pasotelli, Valeria Magli, Giulia Niccolai, (I), Gerald Bisinger (A), Peter Hammill, Tom Raworth (GB), Monika Lichtenfeld (D), Steve Lacy (US), Liliane Giraudon, Jean-Jacques Lebel, Julien Blaine, Jean-Jacques Viton (F), Vince Fasciani, Beppe Sebaste (I/CH). Les différentes origines disciplinaires et nationales de cet aréopage, définissent assez bien la géographie artistique et la dimension constitutivement internationale de la poésie sonore, telle qu'elle sera défendue tout au long des éditions à venir, au confluent de la danse, de la littérature, de la musique, des arts plastiques, des arts électroniques, du théâtre.
Le directeur du Festival de la Bâtie, Jean-François Rohrbasser, qui avait assisté enthousiaste aux premières journées de 1985, confie à Jean-Jacques Bonvin et Vincent Barras le soin de confectionner un nouveau programme de poésie sonore pour l'édition 1987 de son festival, où l'on retrouvera, à la Salle Pitoëff, quelques noms déjà vus à Genève deux ans auparavant : Bernard Heidsieck (F), Gerhard Rühm (A) et Monika Lichtenfeld (D), Julien Blaine (F), Tom Raworth (GB), aux côtés d'autres acteur.ice.s majeur.e.s du mouvement international : Michèle Métail (F), Ghérasim Luca (F), Andrej Voznessenski (URSS), ainsi que du critique australo-britannique Nicholas Zurbrugg, grand expert des avant-gardes, et qui sera au cours des années suivantes un précieux conseiller pour les programmateurs.
Pour l'année 1988, la programmation est à nouveau assurée par le duo Bonvin-Barras (auquel s'est associée pour cette édition Catherine Quéloz). Dès 1989, elle sera reprise par le seul Vincent Barras, et s'inscrira résolument dans la continuité - jusqu'à son terme, en 2003 - de ce qui avait été entrepris jusque-là : invitation régulière des figures de la poésie sonore appartenant à la génération des fondateur.ice.s du mouvement, auxquelles s'ajoutent chaque année des artistes issu.e.s de différentes disciplines artistiques, souvent de générations plus jeunes, « descendant.e.s », direct.e.s ou non, influencé.e.s par le mouvement historique, avec la volonté d'impliquer également des artistes de la scène locale.
Ainsi, pour les soirées de poésie sonore du Festival 1988, tenues au Palladium, on trouve la présence de Sten Hanson (S), Bernard Heidsieck et Henri Chopin (F), personnages éminemment historiques du mouvement (c'est à ces deux derniers poètes que l'on doit l'expression même de « poésie sonore », créée dans les années 1950), en compagnie de John Giorno (US), issu de la mouvance de la beat generation, des artistes issus de disciplines variées Ghérasim Luca (poète et artiste français), Giovanni Fontana et Luca Salvadori (artistes visuels et performers italiens), Ulises Carión (artiste du livre, vidéaste et performeur mexicain), Corrado Levi (architecte et artiste visuel italien), David Moss (musicien percussionniste états-unien), ainsi que le groupe de rock genevois Cap sur la Morgue. La présence de ce groupe inaugure une tradition qui s'implantera les années ultérieures : la programmation d'artistes locaux, présentant une affinité particulière avec les questions artistiques et esthétiques soulevées par le mouvement, soit un travail particulier sur le langage et ses valences, décliné dans différentes disciplines du domaine de l'art. Dans la même ligne, les soirées de poésie sonore s'allieront régulièrement, les années à venir, à d'autres institutions, l'École des Beaux-Arts, la librairie « Comestibles », Contrechamps, l'Usine, la MJC/St-Gervais, La Dolce Vita à Lausanne, ... illustrant là aussi, sur le plan institutionnel et géographique, la diversité disciplinaire qui fonde le mouvement.
En 1989, à l'Usine, la programmation de poésie sonore illustre une fois de plus la variété du genre, qui, cette année, s'étire des compositions pour voix et percussions de George Aperghis (par les musiciens Martine Viard et Jean-Pierre Drouet), et des interprétations post-dadaïstes du trio allemand ExVoco (ces deux événements co-organisés avec Contrechamps), aux performances vocales de David Moss, Shelley Hirsch et David Weinstein (US), en passant par les performances d'Emmett Williams et de Larry Wendt (US), des français Julien Blaine et Arnaud Labelle-Rojoux, ainsi que du fameux groupe post-Fluxus ZAJ (Esther Ferrer, Juan Hidalgo, Walter Marchetti), complétées par les installations vidéo des artistes genevois Edgar Acevedo et Simon Lamunière, ainsi que par une présentation de l'éditeur néerlandais Jan van Toorn.
Les principes et profils des différents programmes seront analogues lors des années suivantes, la décennie quatre-vingt-dix, qui signe l'installation, qu'on imaginait alors définitive (et qui le fut effectivement tant que la direction, en particulier Jean-François Rohrbasser, assura son soutien), de la poésie sonore comme l'un des axes assurés - à en croire l'éditorial officiel de 1990 - de la Bâtie- festival de Genève, aux côtés des trois piliers traditionnels : théâtre, danse, musique. Le programme de poésie sonore de cette année 1990, à l'Usine, fut en effet particulièrement riche, et particulièrement remarqué dans la presse régionale (et au-delà) ainsi que dans diverses radios publiques, en raison de la présence de l'ultra-célèbre John Cage, qui effectua deux performances, ainsi que des français Henri Chopin et Michèle Métail, des australiens Ania Walwicz et Chris Mann, du russo-allemand Valeri Scherstjanoi, de l'italien Biagio Cepollaro, du québecois Pierre-André Arcand, des états-uniens Ellen Zweig et Armand Schwerner, de l'italien Nanni Balestrini, de la danseuse genevoise Fabienne Abramowicz associée à David Moss, de l'écrivain zurichois Eva M. Cuchulain. Une nouvelle conférence du critique spécialiste de la postmodernité en art Nicholas Zurbrugg figurait également au programme.
Les années suivantes, la programmation se fait plus réduite en quantité (du fait de restrictions budgétaires survenues dans l'intervalle, dont portent trace diverses correspondances ennuyées du programmateur contenues dans les archives, où on voit ce dernier contraint d'annuler plusieurs pré-invitations prometteuses), mais inclut cependant, pour l'édition 1991 tenue à la Maison des Arts du Grütli, les performeurs français du « réseau Houchard » Jean-Pierre Espil, Jean-Pierre Bobillot, Sylvie Nève, Daniel Humair et Jean-Louis Houchard lui-même, du suédois Illmar Laaban, de l'italien Lello Voce, ainsi que du nord-américain Robert Lax, dont la performance laissera des traces durables au sein des mémoires d'un public sidéré par la capacité de ce poète de le captiver par la profération d'un très long poème composé des seuls mots « red » et « blue ». Cette lecture constituera d'ailleurs le point de départ d'une aventure éditoriale genevoise singulière : les éditions Héros-Limite (fondées trois ans plus tard) entreprendront dès les années 2010 la première édition française des œuvres de Lax.
En 1992 aussi, aux Halles de l'Île, seules deux soirées de la Bâtie seront consacrées à la poésie sonore, avec la présence des « classiques » Bernard Heidscieck (F), Jackson MacLow & Anne Tardos (USA), accompagnés d'une génération plus jeune composée des français Christian Prigent et Olivier Cadiot, du belge Jean-Pierre Verheggen, de l'états-unien Nicolas Collins, et du russo-allemand Valeri Scherstjanoi, ainsi que d'une forte délégation d'artistes suisses romands : Emery, Jacques Demierre & Philippe Deléglise, Pierre Thoma, Nicolas Rogg. L'éclectisme de la programmation n'empêche pas de laisser percer le sentiment qu'il existe bel et bien une base commune à ces différents « poètes » : « Sortir de l'évidence, de la spatialité et de la temporalité », selon les mots de la critique Isabelle Milli dans un compte-rendu du Journal de Genève de cette année-là, ou, si l'on préfère, le sentiment d'un langage commun au-delà des langues, un langage d'ailleurs que commence aussi à apprendre (et dans le même temps à élaborer), un public de plus en plus fidèle aux soirées de poésie sonore.
Les poète.esse.s sonores s'allient aux musiciens de Contrechamps l'an suivant, en deux soirées de septembre 1993, au Sud des Alpes et à l'Alhambra : Jean-Luc et Marie-Sol Parant, les frères Hurtado (F), Paul Dutton (CA), Ward Tietz et Günter Ruch (US/CH), David Moss (US) et Han Bennink (NL), Trevor Wishart (GB) en contrepoint d'un programme de musique contemporaine par l'ensemble genevois Contrechamps. Quant à l'édition de 1994, alors que le Festival de la Bâtie est désormais placé - et ce jusqu'en 2003, année où prendra fin la programmation de poésie sonore - sous la direction d'André Waldis, elle se trouve concentrée sur une soirée, et dédiée à une thématique : « Tribu à William S. Burroughs », tout en présentant les convergences possibles entre poésie sonore et rock. À l'Alhambra, il s'agit à la fois de remémorer la tenue à Genève, 19 ans auparavant, du fameux « Colloque de Tanger » (Gérard George Lemaire, l'un des initiateurs de l'événement de 1975 donne une conférence introductive en 1994), de rendre hommage à l'éminente figure de la littérature expérimentale William S. Burroughs (qui était présent en 1975, et qui intervient cette fois à distance, par téléphone, lors de la soirée de 1994), et de relier quelques groupes rock aux affinités poétiques certaines - le groupe genevois Goz of Kermeur allié au poète britannique Ted Milton, les nord-américains Half Japanese ainsi que Lee Ranaldo - à des poètes proches de la sphère rock, en particulier John Giorno (US), les italiens Lello Voce et Giacomo Verde, ainsi qu'une figure radicale de la poésie française de l'époque, Christian Prigent.
En 1995, au Théâtre Pitoeff, Alain Berset (qui vient de fonder à Genève les Éditions Héros-Limite - dans le catalogue desquelles, au fil des ans, on verra apparaître plusieurs des poètes et poétesses invitée.e.s à Genève) se joint à Vincent Barras, et programmera désormais avec ce dernier (le duo sera complété par l'autrice et poétesse Heike Fiedler dès 1998) les soirées de poésie sonore. Pour l'année en question, deux soirées présentent l'écrivain et plasticien Valère Novarina (CH/F), la plasticienne et performeusse Marie Legros (F), le poète Bernard Schlurik (CH), le musicien Hubertus Biermann (D-F), l'artiste et performeur Joël Hubaut (F), le suisso-bolivien Eugen Gomringer, fondateur du mouvement de la poésie concrète (introduit par une conférence de Philippe Buschinger (F)), ainsi que la réalisation live d'un morceau iconique de la minimal music nord-américaine, Pendulum Music, de Steve Reich : une programmation, pour reprendre un terme énoncé alors dans la presse locale, « qui se veut autant un état des lieux de la poésie contemporaine, de la poésie qui se donne à entendre, que de celle qui se donne à voir ». On notera à cet égard la présence de plus en plus régulière des soirées de poésie sonore dans la presse locale, et plus largement helvétique (voire, à l'occasion, étrangère), qui se familiarise avec le genre (en témoigne la constitution, par l'équipe du Festival, de dossiers de presse consacrés à la poésie sonore).
Un éclectisme identique, voire poussé plus avant - entre dimensions visuelles, sonores, littéraires et historiques (revendiquées comme telles par les artistes invité.e.s) -, se retrouve dans les soirées de poésie sonore du Festival 1996 au Sud des Alpes (lesquelles, dans le programme, sont incluses dans le pan « musique ») : Bernard Heidsieck une nouvelle fois, puis le trio constitué des mail artists Günther Ruch et Jürgen O. Olbrich (D) ' et, présents en « télécopie », Rod Summers, Robin Crozier (GB), Guy Bleus (B), Fernando Aguiar (P) -, Amanda Stewart, performeuse australienne, le poète Bob Cobbing, allié au musicien Hugh Metcalfe, deux performeurs britanniques hors normes, Chrisian Uetz, écrivain suisse-allemand, Julie Patton, poétesse et vocaliste nord-américaine, les poètes visuels Ward Tietz et Mark McMorris (US), et enfin l'écrivain et traducteur genevois Roger Lewinter lisant la conférence de Mallarmé sur Villiers de l'Isle Adam).
Lors de l'édition 1997, le programme de poésie sonore - outre les lectures et performances, au théâtre de l'Orangerie, des vocalistes suisses Dorothea Schürch et Daniel Mouthon, de la poétesse franco-allemande Ilse Garnier, du performeur australien Chris Mann, de l'écrivaine nord-américaine Kathy Acker, de l'anthologiste et poète nord-américain Jerome Rothenberg et de l'artiste visuel italien Fabio Mauri (avec la participation de Caterina Inesi), ainsi que de la quasi rituelle conférence de Nicholas Zurbrugg - s'enrichit d'une production locale, la première mondiale du Black White Oratorio composé par le poète nord-américain Robert Lax avec la collaboration de John Beer, œuvre particulièrement spectaculaire, mise en scène par Thierry Marchand et dirigée par Vincent Barras, impliquant la participation de neuf choristes par ailleurs tou.te.s impliqué.e.s dans la vie artistique genevoise (Alain Berset, Françoise Bridel, Philippe Deléglise, Noemi Lapzeson, Angela Marzullo, Evelyne Murenbeeld, Günther Ruch, Pierre Thoma, Ward Tietz).
Les éditions suivantes, 1998 au théâtre de la Parfumerie (avec l'artiste chinois Ma Desheng - accompagné par Cécile Galliot et Lionel Dollet (F) -, le performeur hollandais Jaap Blonk, le poète visuel et expérimental allemand Franz Mon, la vocaliste portoricaine Yvette Román, les français Jean-Louis Houchard et Jean-Pierre Bobillot), 1999 au théâtre de l'API (avec le poète roumain germanophone Oskar Pastior, la vocaliste allemande Isabeella Beumer, les poète.esse.s français Michèle Métail et Patrick Dubost, l'anglais Alistair Noon et le russo-allemand Valeri Scherstjanoi), 2000 à l'Usine (programmation marquée par une forte présence de jeunes artistes locaux - Geneviève Favre, Lorenzo Menoud, Sébastien Diesner, et de leur aîné le poète et traducteur Roger Lewinter qui donne une conférence sur « ce que poésie veut dire » - aux côtés d'artistes internationaux ayant choisi de mêler des duos à leurs présentations individuelles : Anne Tardos (USA), Jeremy Adler, Aaron Williamson, Tom Raworth, Trevor Wishart (GB), Christophe Tarkos, Joëlle Léandre (F), Esther Roth (CH)), illustrent exemplairement les parcours géographiques et les origines linguistiques et culturelles multiples, l'apparence décalée de chacune des pratiques artistiques, qui presque paradoxalement ne travestissent pas, mais concourent plutôt à marquer ce qui constitue l'identité essentielle de la poésie sonore, et qui, bien davantage qu'une technique, est en réalité une posture, un statement poétique contre l'épuisement de la parole poétique standardisée et des conventions implicites de l'écriture mainstream, contre la fadeur des idéologies accolées au lyrisme traditionnel.
L'édition 2001, au Casino Théâtre, s'avérera tout à fait historique, en raison d'une coïncidence - au sens étymologique du terme - des soirées de poésie sonore avec l'actualité mondiale. Après une première soirée, le 10 septembre, thématisée sous le titre « Parler en langues », obstinément internationale comme il se doit (l'italien Giovanni Fontana, la franco-britannique Caroline Bergvall, l'allemand Michael Lentz et le français Anne-James Chaton), la deuxième soirée, intitulée « Poésie (post)concrète », introduite par le fidèle conférencier Nicholas Zurbrugg (qui décédera inopinément quelques jours plus tard) réunissait les artistes genevo-brésilien.ne.s Michel Favre et Fabiana de Barros, le trio composé du valaisan Ambroise Barras, du genevois Gabriel Umstätter et de l'états-unien Ward Tietz, le canadien Christof Migone, ainsi que, en guise d'ancêtre quasi légendaire, le pionnier brésilien de la poésie concrète Augusto de Campos (accompagné par Cid de Campos et Walter Silveira), qui présente un ensemble « Poésie est risques », au cours duquel il déclame, ce soir-là, 11 septembre 2001, son « poema bomba »...
Les deux soirées de l'avant-dernière édition de poésie sonore, « Forcer la langue », à fin août 2002, verront défiler sur la scène du Casino Théâtre les voix et corps performants d'une génération émergente de poètes et poétesses, les français Charles Pennequin et Nathalie Quintane, les belges Vincent Tholomé et Laurence Vielle, le tunisien Abbderrazak Sahli, la hongroise Katalin Molnár.
Et, toujours au Casino Théâtre, lors de la dernière édition des soirées de poésie sonore du Festival de la Bâtie, seront présent.e.s, pour une unique soirée, le samedi 6 septembre 2003, les poètes-musiciens Lionel Marchetti, Lucien Suel (F), la vocaliste Sainkho Namtchilak de la république sibérienne de Touva, le pionnier suédois Sten Hanson, les nord-américains historiques Jerome Rothenberg et Charles Morrow, ainsi que, avant et après les concerts, les platines expérimentaux du plasticien lausannois Francis Baudevin. Ce furent autant d'artistes présent.e.s sur scène pour démontrer une dernière fois de vive voix, à leur manière, ce que proclamait l'éditorial de cette ultime édition, et qui valait assurément pour la foule des artistes très singulier.ère.s présent.e.s à Genève de 1985 à 2003 :
« Caractéristiques de la poésie (sonore), toute dernière édition (la 18ème !), au Festival de la Bâtie ? Multiplicité des origines, des genres, des langages, des techniques. Ou comment s'ingénier à tirer, dans tous les sens, expression des bruits, des phonèmes, des vocalises, des chants, des textes, de la musique, même ! De tout corps sonore, physique, mental, écrit, oral, faire feu, extraire le poème. Complexe, et très simple pourtant : poser des passages, des correspondances, des analogies (entre mots, entre sons, entre notes, entre sens). Pas de règle, sinon celle-ci : traverser. Caractéristique de la poésie (sonore) ? Poésie tout court ! »
Un article du journal Le Courrier, dans son édition du 30 août 2003, titrait « La poésie sonore à La bâtie tire sa révérence ». L'équipe de direction du Festival avait peu auparavant signifié aux programmteur.ice.s son souhait - autrement dit l'ordre - de donner un terme à cette collaboration, qui, selon elle, ne correspondait plus à la ligne du Festival. Il revient à qui voudra bien l'entreprendre la tâche d'analyser les raisons, sans doute multiples, de cette « séparation à l'amiable », comme il était dit. Il est toutefois certain, comme le remarquait dans ce même article l'un des programmateurs, « qu'au fil des ans, la Bâtie s'était éloignée de sa ligne expérimentale pour devenir prétendument 'pointue et paillarde' », et que l'exigence autrement « pointue » des soirées de poésie sonore qui s'étaient déroulées au sein du Festival entre 1985-2003 - soirées qui, tout compte fait, ne visaient rien d'autre que, selon le programme du mouvement historique qui en fondait le contenu, thématiser et problématiser cette question historique, esthétique, et donc forcément politique de « l'expérimentation » poétique -, cette exigence se dressait à contre-courant de l'évolution sociétale générale tournée plutôt vers une culture du divertissement.
On peut toutefois considérer que cette histoire locale ne prend pas fin en 2003 avec l'arrêt du programme de poésie sonore à La Bâtie -Festival de Genève. Les trois programmateur.ice.s, réunis en une association Roaratorio quelque temps auparavant, continueront d'organiser sous ce label, jusqu'en 2008, des performances et festivals multidisciplinaires dans différents lieux : Artamis, Cave 12, Spoutnik, espace d'art Attitudes. De plus, toute une génération (voire plusieurs générations) d'artistes de la région s'étant frotté.e.s, du moins en partie, au genre grâce au Festival de la Bâtie, s'en empareront pour leurs propres pratiques théâtrales, musicales, chorégraphiques. Les Éditions Héros-Limite, entre autres éditeurs de la place, mettront à leur catalogue quelques-un.e.s des protagonistes présent.e.s lors des soirées genevoises. Enfin, diverses institutions, telles que le Mamco, le Centre d'Art Contemporain, la HEAD, divers théâtres genevois (Comédie, Saint-Gervais, Poche, Grütli), Contrechamps, Poésie en Ville, le Festival Archipel, le Musée international de la Réforme, voire La Bâtie elle-même, programmeront à intervalles réguliers, depuis cette époque « pionnière » et jusqu'à nos jours, la « poésie sonore ». Il faut donc croire qu'il continue de s'en passer des choses, de ce côté-là, dans la cité de Calvin.
Festival de Genève - La Bâtie
Poésie sonore 1985 - 2003
1985 Salle Patiño
Luigi Pasotelli, Gerhard Rühm & Monika Lichtenfeld, Giulia Niccolai, Steve Lacy, Peter Hammill, Julien Blaine, Jean-Jacques Lebel, Bernard Heidsieck, Jean-Jacques Viton, Nanni Balestrini, Gerald Bisinger, Vince Fasciani, Valeria Magli, Tom Raworth, Beppe Sebaste, Patrizia Vicinelli.
1987 Salle Pitoëff
Bernard Heidsieck, Andrej Voznessenski, Julien Blaine, Tom Raworth, Michèle Métail, Ghérasim Luca, Gerhard Rühm & Monika Lichtenfeld. Conférence de Nicolas Zurbrugg.
1988 Palladium
Gherasim Luca, Giovanni Fontana & Luca Salvadori, Cap sur la Morgue, Ulises Carrión, Bernard Heidsieck, John Giorno, Henri Chopin, Sten Hanson, David Moss, Corrado Levi.
1989 Usine
ZAJ (Esther Ferrer, Juan Hidalgo, Walter Marchetti), Arnaud Labelle-Rojoux, Julien Blaine, David Moss, Simon Lamunière, Edgar Acevedo, Larry Wendt, Richard Kostelanetz, Emmett Williams, Shelley Hirsch & David Weinstein, Martine Viard & Jean-Pierre Drouet, Trio Ex Voco.
1990 Usine
Ania Walwicz, Valeri Scherstjanoi, John Cage, Biagio Cepollaro, Ellen Zweig & Armand Schwerner, Henri Chopin, Pierre-André Arcand, Nanni Balestrini, Chris Mann, Eva M. Cuchulain. Conférence de Nicholas Zurbrugg.
1991 Grütli
Réseau Houchard (Jean-Louis Houchard, Jean-Pierre Espil, Jean-Pierre Bobillot, Daniel Humair), Illmar Laaban, Lello Voce, Robert Lax.
1992 Halles de l'Ile
Nicholas Collins, Philippe Deléglise & Jacques Demierre, Bernard Heidsieck, Anne Tardos & Jackson MacLow, Valeri Scherstjanoi, Christian Prigent, Jean-Pierre Verheggen, Olivier Cadiot, Pierre Thoma, Nicolas Rogg, Emery.
1993 AMR
Paul Dutton, Ward Tietz & Günter Ruch, Etant Donnés (Eric et Marc Hurtado), Trevor Wishart, Jean-Luc & Marie-Sol Parant, David Moss. Livre pour clavier de Philippe Manoury avec François Volpé percussions, Clair de Franco Donatoni avec René Meyer clarinette, (t)air(e) de Heinz Holliger avec Félix Renggli flûte, Versus III de Emmanuel Nunes avec Isabelle Magnenat violon & Félix Renggli flûte, Dispersion de Sin-Ichi Sasachi avec Notburga Puskas harpe, D'uolon de Luca Francesconi avec Isabelle Magnenat violon, Unknown Pleasures de Frédéric Martin avec Daniel Haefliger violoncelle.
1994 Alhambra
Tribu à William S. Burroughs : John Giorno, Ted Milton & Goz of Kermeur, Half Japanese, Manuel Joseph, Lello Voce & Giacomo Verde, Christian Prigent, Lee Ranaldo, avec la participation sonore directe de William Burroughs. Conférence de Gérard-Georges Lemaire.
1995 Salle Pitoëff
Bernard Schlurik, Marie Legros, Valère Novarina, Hubertus Biermann, Eugen Gomringer, Joël Hubaut. Pendulum Music de Steve Reich. Conférence de Philippe Buchinger.
1996 AMR
Stéphane Mallarml : Villiers de l'Isle Adam, par Roger Lewinter, Bernard Heidsieck, Nomades (Günther Ruch & Jürgen O. Olbrich, avec la participation en télécopie directe de Rod Summers, Guy Bleus, Fernando Aguiar, Robin Crozier), Amanda Stewart, Bob Cobbing & Hugh Metcalfe, Mark McMorris & Ward Tietz, Christian Uetz, Julie Patton.
1997 Orangerie
Dorothea Schürch & Daniel Mouthon, Fabio Mauri & Caterina Inesi, Chris Mann, Jerome Rothenberg, Kathy Acker, Ilse Garnier. Black/White Oratorio de Robert Lax (mise en scène de Xavier Marchand, direction par Vincent Barras, chœur avec Alain Berset, Françoise Bridel, Philippe Deléglise, Noemi Lapzeson, Angela Marzullo, Evelyne Murenbeeld, Günther Ruch, Pierre Thoma, Ward Tietz). Conférence de Nicholas Zurbrugg.
1998 Parfumerie
Franz Mon, Jean-Pierre Bobillot & Jean-Louis Houchard, Jaap Blonk, Yvette Roman, Ma Desheng.
1999 API
Oskar Pastior, Michèle Métail, Isabeella Beumer, Alistair Noon, Michèle Métail, Valeri Scherstjanoi.
2000 Usine
Christophe Tarkos, Esther Roth, Sébastien Diesner, Geneviève Favre, Lorenzo Menoud, Tom Raworth, Anne Tardos, Aaron Williamson, Joëlle Léandre, Trevor Wishart, Jeremy Adler. Conférence de Roger Lewinter.
2001 Petit Casino
Poésie est risque (Augusto de Campos, Cid Campos, Walter Silveira). Photos et film de Michel Favre et Fabiana de Barros. Caroline Bergvall, Giovanni Fontana, Michael Lentz, Anne-James Chaton, Christoph Migone, Ward Tietz & Ambroise Barras & Gabriel Umstätter. Conférence de Nicholas Zurbrugg.
2002 Petit Casino
Charles Pennequin, Vincent Tholomé & Laurence Vielle, Katalín Molnar, Nathalie Quintane, Abbderrazak Sahli.
2003 Petit Casino
Lionel Marchetti, Lucien Suel, Sainkho Namtchylak, Sten Hanson, Charles Morrow, Jerome Rothenberg.
Programmation :
1985 : Jean-Jacques Bonvin
1987-1988 : Jean-Jacques Bonvin et Vincent Barras
1988-1994: Vincent Barras (1987-2003)
1995-1997: Vincent Barras et Alain Berset
1998-2003: Vincent Barras, Alain Berset et Heike Fiedler
Avec la collaboration de Catherine Quéloz (1988), Philippe Albera (1989, 1993), d'Éric Linder (1994), de Sébastien Diesner (2002)
Éléments bibliographiques :
Vincent Barras et Nicholas Zurbrugg (éds), Poésies sonores, Contrechamps, Genève, 1993
Vincent Barras, "Poésie post-sonore: paysage fin-de-siècle", Nouvelle revue musicale suisse, février 1998, p. 20-23
Vincent Barras, « Poésie sonore : généalogies », dans Nathalie Koble, Amandine Mussou (éds). Ut musica poesis, Macula, Paris, 2024 |
| Bibliographie : |
Vincent Barras et Nicholas Zurbrugg (éds), Poésies sonores, Contrechamps, Genève, 1993.
Vincent Barras, "Poésie post-sonore: paysage fin-de-siècle", Nouvelle revue musicale suisse, février 1998, p. 20-23.
V. Barras, « Poésie sonore : généalogies », dans Nathalie Koble, Amandine Mussou (éds). Ut musica poesis, Macula, Paris, 2024 |
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Bâtie |
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