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18. Les "Lettres écrites de la montagne" et les suites de l'affaire Rousseau (1763-1768)

Une fois l’Emile condamné par le Parlement de Paris, Rousseau lui-même est menacé et se trouve persona non grata en France. Averti à temps par ses amis les Luxembourg, Rousseau a quitté clandestinement Montmorency le 9 juin 1762 et commence par se réfugier à Yverdon, chez le banquier Daniel Roguin, pour attendre la réaction des autorités genevoises.

Puis, suite à l’arrêt du gouvernement genevois du 19 juin non seulement contre l’Emile mais aussi contre le Contrat social et également, comme on l’a vu précédemment, décrété de «prise de corps» au cas où il viendrait sur le territoire genevois, Rousseau se réfugie dès le 10 juillet à Môtiers, dans le Val-de-Travers, alors sous la souveraineté de la principauté de Neuchâtel dépendant du roi de Prusse. Bien que décidé à se terrer dans son asile, il est tenu au courant par ses amis des réactions qu’ont suscitées ses condamnations à Paris, à Genève, puis en Hollande et à Rome. Il reçoit de nombreux visiteurs et entretient une volumineuse correspondance.

L’écrivain proscrit répond en mars 1763 à quelques-uns de ses détracteurs, dont l’archevêque de Paris, qui a donné le 28 août 1762 un mandement contre lui, dans sa Lettre à Christophe de Beaumont.

Mais surtout, il rédige les Lettres écrites de la montagne, convaincu par ses amis François d’Ivernois et Jacques-François De Luc de la nécessité de réagir aux Lettres écrites de la campagne du procureur général Tronchin.

Tronchin, dans ces Lettres parues anonymement à l’automne 1763, entend justifier la condamnation de Rousseau et de ses œuvres par le gouvernement genevois. Cette décision a été en effet suivie de troubles politiques: une série de Représentations de citoyens et de bourgeois dénoncent les vices de forme en matière administrative et judiciaire qui ont entaché les procédures contre Rousseau et Charles Pictet, mais le Petit Conseil oppose une fin de non-recevoir à ces critiques et utilise ce qui sera qualifié dès lors de son «droit négatif».

Dans ses Lettres, le procureur Tronchin, tout en admirant «l’énergie et l’enchantement du style» de Rousseau, estime que le gouvernement se devait de réagir vigoureusement face aux thèses iconoclastes du philosophe en matière de religion et de politique.

Les autorités, confrontées depuis des décennies au mécontentement grandissant du parti bourgeois, ont selon lui essayé par leur jugement de limiter l’influence des idées subversives de l’écrivain: les partisans d’un changement dans la répartition des pouvoirs entre les Conseils trouvent dans ces idées un écho favorable à leurs revendications, d’autant plus qu’une majorité de l’opinion publique est maintenant favorable aux «Représentants».
 

AEG, Ms hist. 82/2
Jean-Robert Tronchin, Lettres écrites de la campagne, 1re lettre, commentaire sur Rousseau et sa renonciation à la bourgeoisie. 28 septembre 1763 (AEG, Ms hist. 82/2, n° 745)

Rousseau, dans les Lettres écrites de la montagne, commence par contester la condamnation de ses œuvres par le Petit Conseil, en réfutant les principaux griefs en matière religieuse, et répond à nouveau aux accusations d’impiété et de blasphème contre la religion dont il est l’objet. Il persiste en effet à fustiger le fanatisme, les miracles et, en matière de protestantisme, en revient à deux principes fondamentaux de la doctrine réformée, l’autorité des Saintes Ecritures et le libre examen.

De plus, retournant la situation, Rousseau critique la manière dont les pasteurs de Genève vivent leur foi, en les accusant de n’«établir la leur qu’en attaquant celle des autres».

L’écrivain remet également en question la procédure suivie lors de son procès, car selon lui c’est le Consistoire qui était compétent en la matière, puisque l’Emile, en particulier, a été condamné pour les opinions religieuses exprimées dans la Confession de foi du vicaire savoyard.

Pour répondre aux accusations concernant ses idées politiques, Rousseau analyse l’évolution historique des institutions politiques de Genève: il dénonce une usurpation continue depuis deux siècles des prérogatives du Conseil général au profit du Petit Conseil et apporte son soutien aux Représentants.

Cette riposte constitue un complément aux théories de philosophie politique déjà abordées dans le Contrat social. Il précise une nouvelle fois sa conception des notions de «souverain» et de «contrat social»: seule est légitime l’autorité résultant d’un contrat garantissant la primauté de l’intérêt général sur la liberté individuelle. Dans ce cadre, le citoyen doit mener une vie décente et morale, jouir d’une certaine aisance matérielle et l’Etat proposer une législation prévenant au mieux les inégalités.
 

AEG, Bibliothèque, 3101
J.-J. Rousseau, Lettres écrites de la montagne. 9e lettre, dans laquelle l’auteur critique le Petit Conseil et ses pouvoirs quasi absolus. 1764 (AEG, Bibliothèque, 3101)

A la mi-décembre 1764, les Lettres de la montagne parviennent à Genève et leur impact est immédiat. L’ouvrage, condamné en Hollande et à Paris, met le parti bourgeois en ébullition et les autorités genevoises sont furieuses et désemparées. Elles menacent de démissionner puis, début 1765, elles reçoivent les revendications renouvelées des Représentants et en acceptent une minime partie concernant l’impôt sur le vin, mais ne cèdent en rien sur l’essentiel, notamment la demande de convocation d’un Conseil général pour reconsidérer les circonstances de la condamnation de Rousseau.

Devant cette fin de non-recevoir, les Représentants refusent deux ans de suite d’élire les magistrats de l’année à venir et paralysent ainsi le fonctionnement des institutions politiques et judiciaires. A la fin décembre 1765, les autorités font appel à leurs alliés de Berne, de Zurich et de France pour conclure une médiation. Cette dernière, trop favorable au gouvernement en place, est rejetée par le peuple en Conseil général.

Finalement, ce n’est qu’en 1768 qu’un Edit de conciliation est adopté et débloque la situation. Les Représentants acceptent de ne pas paralyser les élections; en contrepartie, le Conseil général pourra nommer une partie du Conseil des Deux Cents et dans certains cas quelques membres du Petit Conseil. Enfin, les natifs acquièrent le droit de faire du négoce.
 

AEG, P.C. 11416
Procès-verbal de l’auditeur Sarasin concernant la saisie des exemplaires des Lettres de la Montagne. 4 octobre 1765  (AEG, P.C. 11416)
Il en est saisi 12 à 15 exemplaires chez «la femme Appia, loueuse de livres», un exemplaire chez M. Covelle et aucun chez l’imprimeur Gando. Par contre, chez ce dernier, on prend 300 exemplaires du
Dictionnaire philosophique portatif, paru anonymement mais qu’on sait être de la main de Voltaire. Cet ouvrage avait été jugé le 24 septembre 1764  par les autorités genevoises «téméraire, scandaleux, impie, destructif de la Révélation» et condamné à être lacéré et brûlé. Gando se voit infliger 8 jours de prison, la confiscation des imprimés et les réparations.

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