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15. Les fêtes de juin 1914

Le «1er juin» est, au même titre que l'«Escalade», une fête nationale genevoise.

Il convient donc, en 1914, de commémorer le centenaire du débarquement des Suisses au Port-Noir, prélude à l’entrée de Genève dans la Confédération. Cette fête, outre la commémoration d’un événement important, a d’autres objectifs. Il s’agit de rassembler la population et de rappeler l’attachement du canton à certaines valeurs nationales.

Il existe en effet quelques sujets de tensions tant entre les Genevois eux-mêmes qu’entre le Canton et le reste de la Suisse. Genève est gouvernée par une majorité radicale, soit de «gauche»; dans l’opposition, le parti démocrate, soit la «droite». Les tensions sociales sont vives, notamment depuis 1907 et la loi de séparation de l’Église et de l’État. Les catholiques sont majoritaires dans la cité de Calvin, ce qui choque les conservateurs protestants.

Les rapports entre Genève et la Confédération sont également tendus: comme les autres cantons romands, Genève trouve injuste qu’un seul conseiller fédéral soit un Romand; d’autre part, les CFF semblent prétériter Genève en favorisant le Gothard au détriment du Simplon. On voit dans les fêtes du centenaire l’occasion de ressouder la population et de tempérer les relations avec le reste de la Suisse.

Centenaire de 1914, carte postale
Centenaire de 1914, cartes postales officielles


La préparation

C’est le Conseil d’État qui coiffera toute l’organisation. On a volontairement mis à l’écart la Société de la Restauration et du 1er Juin, créée en 1900. Au printemps 1910, la population est conviée à une assemblée au Palais électoral. 2000 participants découvrent les premiers éléments du programme des festivités.

Le clou de la fête sera une pièce historique à grand spectacle, un «Festspiel». Les disputes commencent: certains s’offusquent du choix d’un mot allemand et proposent «festival», ce qui est français mais moins heureux. On s’affronte ensuite sur les moments historiques choisis: les conservateurs voudraient qu’une plus grande place soit réservée à Calvin; les Radicaux, quant à eux, en veulent moins. On se met d’accord sur l’organisation d’un concours. Nouvelle dispute, certains veulent faire appel à des auteurs français, on parle d’Anatole France et de Romain Rolland. Mais faire appel à des Français pour commémorer la fin de l’annexion française, c’est aller trop loin! Finalement, ce sont Daniel Baud-Bovy, conservateur du Musée d’art et d’histoire, Albert Malsch et Emile Jaques-Dalcroze qui seront chargés du «Festspiel».

Les Fêtes de juin auront lieu en juillet. En effet, on veut s’assurer d’un temps convenable et éviter de défiler sous la pluie, comme lors du grand cortège du 3e centenaire de l’Escalade en 1903. En outre, il faut que les écoliers et collégiens soient en vacances. Enfin, on peut jouer avec l’exactitude historique puisque Genève n’est devenue suisse qu’en 1815. On commencera donc le 4 juillet.

La question du budget relance les disputes mais on se met finalement d’accord et on prévoit 200’000 francs; en fait cela coûtera 521’425 francs (soit environ 4’200’000 francs d’aujourd’hui). Il s’agit de peaufiner l’accueil des autorités fédérales et des délégations cantonales. Le caractère genevois est souvent mal compris: il est frondeur, «rouspéteur»; il faudra policer cette image et séduire nos compatriotes, tout en mettant en avant la «supériorité» de Genève. On trouve dans les discours prononcés cet été-là quelques passages savoureux. On cite Capo d’Istria: «Genève est le grain de musc qui parfume l’Europe», «[…] Genève, la seule ville qui peut revendiquer une place parmi les capitales européennes», «Perdre Genève, ce serait pour la Suisse perdre la moitié de son cerveau». Dans cette offensive de charme, on prévoit de promener les autorités suisses dans la campagne genevoise à bord d’automobiles fournies par le TCS.


La fête

Elle commence le 4 juillet… sous la pluie.

Fêtes de juin, timbre


À 9 heures, la première représentation du «Festspiel» est donnée dans le théâtre couvert de 1200 mètres carrés spécialement construit à la Perle du Lac. Cette pièce historique de 4 actes retrace l’histoire de Genève des Allobroges à 1814. Le titre complet: «Post, Tenebras, Lux. Nuit, jour, hiver, claire matinée». 1200 acteurs jouent devant 6000 spectateurs pendant 3 heures. Le final est grandiose: le fond du théâtre s’ouvre sur le lac, un bateau accoste et les Suisses débarquent sur la scène. Il y aura 7 représentations jusqu’au 12 juillet.

En même temps, s’ouvre au Musée Rath une exposition rétrospective qui accueillera 6000 visiteurs jusqu’au début août.


La fête nautique

Ce 4 juillet, les autorités cantonales accueillent à Nyon leurs homologues fédérales. De Versoix, 3 barques accompagnées d’une flottille de petites embarcations se dirigent vers Cologny où elles accostent à 17 heures au son des cloches et des salves d’artillerie. Le descendant de Micheli de Châteauvieux accueille les Suisses. Le cortège - 8000 participants - s’ébranle, comme en 1814, acclamé par près de 100’000 spectateurs. On passe une Porte de Rive reconstituée et on arrive sur la Treille à 19h15. Là, se déroule la cérémonie officielle avec les discours de Henri Fazy, président du Conseil d’État, et de De Planta, conseiller national. Après les chants, le banquet de 500 couverts à la salle communale de Plainpalais, jusqu’à 1 heure du matin.


Le dimanche

Carillons et canonnade ouvrent la journée. Les temples, les églises et la synagogue sont pleins. Tous les prêches parlent de fraternité, de patrie, de reconnaissance. Dans chaque quartier et dans les villages se tiennent des banquets populaires agrémentés de chants et de discours, tandis qu’au Parc des Eaux-Vives on peut admirer des «tableaux vivants». À 21 heures, c’est la «Fête de nuit», le feu d’artifice. «On a voulu, dit la presse, faire deux fois mieux que d’habitude.»
 

Centenaire de 1914, cartes postales officielles
Centenaire de 1914, cartes postales officielles


Le lundi 6 juillet, c’est sous la pluie qu’a lieu la promenade motorisée dans la campagne genevoise. Et c’est encore sous la pluie que se tient sur la Plaine de Plainpalais la «Fête de la jeunesse» qui remplace cette année les promotions de tout le canton. À cette occasion, 23’000 médailles-souvenirs sont distribuées. Enfin, le mercredi a lieu - on est en Suisse - l’inévitable «Tir cantonal», qui rassemble plus de 2000 tireurs.

Conclusion

Les «Fêtes de juin» ont été une réussite totale. Les réactions, tant en Suisse qu’à l’étranger, sont excellentes, on salue la parfaite organisation des autorités. Il est vrai que l’époque a contribué à cette réussite. Le sentiment d’identité nationale est encore très fort, les loisirs et le temps qu’on peut leur consacrer sont maigres et cette magnifique occasion de se distraire a été la bienvenue.

Mais en cet été de 1914, la crise européenne se développe. Le 28 juin, l’archiduc François-Ferdinand est assassiné avec sa femme à Sarajevo. Les 24 et 25 juillet, le danger de guerre s’aggrave subitement. Certains discours prononcés lors des festivités font allusion à la crise.

Texte: Richard GAUDET-BLAVIGNAC

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