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14. Controverse Rousseau-Voltaire. La question du théâtre

Les relations entre Rousseau et Voltaire n’ont pas été d’emblée conflictuelles. Rousseau, plus jeune que Voltaire de dix-huit ans, connaît les écrits de son illustre aîné dès son séjour à Annecy et manifeste le désir de s’en inspirer pour améliorer sa propre écriture.

Voltaire demeure, du point de vue littéraire, malgré les divergences philosophiques qui donneront plus tard matière à un intense duel épistolaire, un objet d’admiration pour Rousseau, qui lui envoie ses premiers écrits. Ceux-ci ne susciteront au début qu’un intérêt poli, voire dédaigneux ou ironique de la part de l’homme de lettres reconnu dans l’Europe entière. Les deux hommes vont cependant s’affronter, plus particulièrement sur le chapitre des spectacles.

A Genève, les manifestations de divertissement sont formellement interdites par le Consistoire en 1732 encore, qu’il s’agisse de pièces de théâtre, de bals ou de comédies, donnés en public ou en privé.

Malgré cela, quelques spectacles de forains sont autorisés, mais ces divertissements restent un sujet de controverse dans ce XVIIIe siècle où la morale prêchée par la Compagnie des pasteurs et codifiée par les ordonnances somptuaires peine à s’adapter à la réalité de l’évolution des mœurs et des mentalités: l’apaisement des luttes avec la Savoie et des conflits politiques majeurs des années 1707-1738, la prospérité économique favorisent de nouveaux comportements.
 

AEG, Consistoire R 81
Dans sa séance du 20 mars 1732, le Consistoire renouvelle son interdiction des comédies (AEG, Consistoire R 81, p. 125)

Aussi, lorsque Voltaire installe en 1755 un théâtre dans sa maison des Délices, hors les murs mais en territoire genevois, les gens de la bonne société locale ne manquent pas d’y accourir, tout heureux de bénéficier de la culture française pleine d’esprit personnifiée par leur hôte.

Voltaire, en tant que catholique, n’aurait normalement pas le droit de résider sur les terres de la République, mais il en a obtenu la permission grâce à l’intervention de ses amis les Tronchin.

Apprenant qu’il donne des représentations théâtrales, le Consistoire se fâche et l’oblige à déménager son théâtre au château de Tournay, dans le Pays de Gex, où il convoque dès septembre 1759 ses amis de la bonne société genevoise. Il a aussi obtenu en 1758 du roi de Sardaigne de pouvoir installer une troupe permanente à Carouge, aux portes de Genève.

Finalement, c’est à Ferney que l’écrivain construira en 1761 une véritable scène de théâtre, sur laquelle on jouera de nombreuses pièces. Mais les pressions du Consistoire et du Petit Conseil la feront souvent fermer, puis définitivement abandonner en 1768.

AEG, Travaux B 12
Plan du domaine de M. Tronchin aux Délices acquis par Voltaire en 1755 et qu’il rétrocèdera aux Tronchin en 1765 (AEG, Travaux B 12, pl. 17, détail)

Quant à Rousseau, revenu à Paris en 1754 après son séjour de quatre mois à Genève et dans les environs, il s’inquiète de voir Voltaire s’installer si près de la cité réformée.

Paru en 1750, première œuvre publiée et premier succès littéraire de Rousseau, le Discours sur les sciences et les arts exposait les idées de l’auteur sur la civilisation. Il y faisait un réquisitoire contre le progrès et y dénonçait l’oisiveté et le luxe qui, selon lui, «affaiblissent le courage militaire et l’amour de la patrie» et sont incompatibles avec la vertu que doit pratiquer un citoyen digne de ce nom.

Rousseau regrettait qu'en matière de spectacles le bel esprit prévale sur les bonnes mœurs et que les artistes sacrifient leur talent pour plaire au plus grand nombre.

En 1757, l’article «Genève» de l’Encyclopédie, dans lequel d’Alembert fait part de son admiration pour la cité, va une fois de plus mettre le feu aux poudres. L’encyclopédiste, influencé par Voltaire, déplore en effet longuement l’absence d’un théâtre à Genève, où l’on pourrait même expérimenter un lieu consacré au progrès des mœurs et des arts.

D’Alembert choque aussi les Genevois par sa description de leur Eglise, très tolérante, dont selon lui certains pasteurs ne croient même plus à la divinité du Christ et professent un pur déisme. L’article fait scandale et les pasteurs et professeurs de théologie réagissent par une mise en garde et une profession de foi.
 

BGE, Ve 2300
Encyclopédie, article «Genève», passage sur la comédie et les spectacles (BGE, Ve 2300)

De son côté, Rousseau réfute point par point les arguments de l’encyclopédiste dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles, parue en 1758. Il y développe ses idées en citoyen plutôt qu’en philosophe, et en défenseur de Genève face à la France.

Ce texte marque sa rupture définitive avec les encyclopédistes et les philosophes. Il récuse complètement l’idée d’un théâtre à la Voltaire, mondain et parisien, divertissement pour les aristocrates mais dans lequel le citoyen ordinaire ne trouve pas matière à être éduqué dans les vertus républicaines.

Il admet tout de même la possibilité de modestes fêtes civiques, dans lesquelles les citoyens pourront se rassembler et «former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie», citant en exemple les parades militaires qu’il a connues enfant à Saint-Gervais.

En matière religieuse, Rousseau prend la défense de l’Eglise de Genève, et celle-ci fait un accueil favorable à sa Lettre. Elle est particulièrement satisfaite de se voir épaulée dans sa vaine lutte pour éloigner ses ouailles des plaisirs de la scène. La bonne société, elle, fait grise mine, car elle apprécie de pouvoir se rendre au spectacle.

La Lettre à d’Alembert suscitera évidemment la haine de Voltaire. Rousseau et lui s’opposeront encore plus tard sur le plan des idées religieuses.

Rousseau prône - en particulier dans la Profession de foi du vicaire savoyard, qui constitue le livre IV de l’Emile - une religion naturelle, guidée par la conscience ou le «sentiment intérieur». Il croit en l’existence de Dieu de manière plus sentimentale que théologique. Sa religion est aussi basée sur la raison, mais dans la lignée du libéralisme théologique protestant.

Quant à Voltaire, comme Rousseau il croit en Dieu dans la mesure où il ne peut imaginer l’univers sans un «horloger». La parution de son Poème sur le désastre de Lisbonne ravivera le débat entre les deux écrivains. Au final cependant, comme Voltaire, Rousseau condamne l’intolérance, la superstition et le fanatisme, qu’il soit catholique ou réformé. Leur approche de la religion n’est finalement pas si antagoniste.

Dès lors, les deux éminents philosophes et hommes de lettres vont tâcher, l’un de séduire Genève et de lui manifester l’attachement qu’il conserve pour sa patrie telle qu’il souhaiterait qu’elle soit, l’autre, catholique, de narguer la cité protestante et ses autorités.
 

CIG, 0480
Joseph François Domard (1792-1858), portraits de Voltaire et Rousseau. Médaillon de cire brune, 8 cm (CIG, 0480)

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